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"Agir en juif, c'est chaque fois un nouveau départ sur une ancienne route" Abraham Heschel

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Historique

Le mouvement de réforme dans le Judaïsme n'est pas né spontanément. Les développements sociaux, intellectuels et politiques qui vont conduire à son éclosion, ont leurs racines loin dans le passé.

Baruh Spinoza

La Renaissance en Europe occidentale verra naître une nouvelle approche envers les doctrines religieuses. La toute puissance de l'Eglise est remise en question et lentement la philosophie remplace la théologie. Des hommes, en Europe, commencent à vouloir et à oser penser librement. Un repère imminent de cette évolution en est, dans le monde juif, Baruh Spinoza (1632-1677). Il apparaît comme le fondateur du rationalisme religieux. Il sera excommunié par l'institution rabbinique, mais son œuvre aura une grande influence sur la philosophie moderne et ouvrira la voie à la critique biblique.

MaïmonideMais Spinoza lui-même a un lointain précurseur, Moïse Maimonide (1138-1204). Maimonide, dans son œuvre magistrale, le Guide des Egarés, essaie de réconcilier la vérité religieuse de la tradition révélée avec le rationalisme philosophique. Au 18ème siècle, il servira de modèle et de passerelle aux précurseurs de la réforme. Le premier et le plus important fut Moïse Mendelssohn (1729-1786). Il a été le premier théoricien de l'émancipation et le premier à défendre le Judaïsme contre les accusations et les assauts du christianisme. Mais sa traduction de la Bible en allemand, avec un commentaire quelque peu innovateur, ses plaidoiries pour l'émancipation des Juifs, pour la suppression de la coercition religieuse, ses appels à réformer l'éducation juive, lui valurent la colère des rabbins.

Avec certes des divergences, on peut affirmer qu'à des siècles d'intervalle, les deux Moïse, Maimonide et Mendelssohn, chacun à sa manière et avec les outils de son temps, ont mené un peu le même combat et ont Moise Mendelssohnpoussé dans la même direction: redonner au vieux Judaïsme un visage accessible et pour leur peuple et pour l'environnement non juif, accusateur et hostile. Le premier au Moyen Age, dans l'univers musulman, le second au temps des lumières pour les Juifs dans l'univers chrétien. Les deux auront à subir l'opprobre de l'institution rabbinique. Maimonide sera accusé de s'être converti à l'islam et son œuvre majeure, le Guide des Egarés, mise à l'index pour longtemps. Mendelssohn, son sort sera moins enviable encore, puisque, jusqu'à aujourd'hui ses efforts et son œuvre restent sous-estimés et presque ignorés dans les milieux de l'orthodoxie, alors que, depuis longtemps, le Judaïsme se vit et se pense beaucoup dans la ligne qu'il a préconisée, même dans les milieux à étiquette orthodoxe, que ce soit dans leur comportement quotidien, dans la pratique ou l'enseignement des écoles.

Le 18ème siècle, c'est le temps des philosophes et des encyclopédistes. Ils développeront et diffuseront l'idée d'égalité entre les hommes. La révolution française donnera corps à cette idée et les guerres napoléoniennes vont la diffuser en Europe.

Pour les Juifs, l'émancipation, leur accession à la citoyenneté et à l'égalité - après des siècles d'écrasement, d'oppression, d'enfermement, de déchéance des droits les plus élémentaires – va être un éblouissement. Ce fut pour eux comme le temps du messie et l'optimisme est énorme. On ne se rend pas compte d'une vérité élémentaire qui est que si les idées évoluent, les mentalités, elles, sont beaucoup plus lentes à changer. Les préjugés contre les Juifs, les clichés séculaires, les intérêts, les enseignements de haine et de mépris, ne s'effacent pas, même chez les gens les plus éduqués et les plus évolués. Même, parfois, chez ceux qui plaideront pour l'égalité des Juifs.

Mais les Juifs, fascinés par le monde qui s'ouvrait finalement à eux - enfin des droits, une profession normale, l'université – vont s'engouffrer dans la modernité. L'émancipation connaîtra certes des à coups et beaucoup de difficultés. La chute de Napoléon, la réaction qui s'en suivra, le rétablissement de la monarchie, mais le mouvement s'était enclenché…

En Allemagne, il n'y avait pas eu de révolution et les Juifs voulaient prouver qu'ils étaient dignes de la confiance qu'on leur faisait en leur accordant la citoyenneté. C'est pourquoi c'est là que se développera la "science du Judaïsme", une nouvelle approche de l'Histoire et de la Tradition, pour donner du Judaïsme un visage accessible et présentable à un environnement hostile. Je me souviens de la première question qui me fut posée quand je demandai mon admission au séminaire à Paris: lisez-vous l'allemand? … C'est en Allemagne qu'était le savoir juif. Dans la deuxième moitié du 18ème et tout le 19ème siècle, il y eut là un nombre impressionnant d'intellectuels juifs, avec de grandes capacités et une immense érudition, et qui étaient freinés et frustrés dans leurs droits parce qu'ils étaient Juifs. Ils cherchèrent avec passion le moyen de déchirer le filet qui les emprisonnait. Entre autres, L. Zunz, E. Gans, D. Lessman, J. Hilman, I. Marcus Jost, M. Moser et beaucoup d'autres, dont Henri Heine, fondèrent une association pour répondre aux attaques antisémites et rénover l'esprit du Judaïsme. Le fait que, de guerre lasse, certains se convertirent au christianisme indique la pression qui les écrasait et les difficultés, les douleurs de l'époque pour les Juifs.

Les premiers réformateurs furent d'abord des laïques qui optèrent pour des changements mineurs, esthétiques, sans profondeur, car, disons-le, il s'agissait surtout de plaire à l'environnement chrétien hostile. Ils voulaient moderniser le culte et conférer aux offices religieux décorum et dignité.

Ils s'attaquèrent à l'éducation juive traditionnelle qui se limitait à l'étude de la Bible et du Talmud, en ignorant le savoir général. Ils désiraient aussi faire le lien entre l'étude de la religion et la morale, l'éthique.

Rappelons qu'en 1860, lors de la création de l'Alliance Israélite Universelle, qui fut à l'origine d'une chaîne d'écoles dans les pays méditerranéens pour permettre aux enfants juifs d'accéder à l'enseignement des langues et du savoir général, et pas seulement religieux, les rabbins réagirent avec violence. Où serions-nous aujourd'hui si l'Alliance Israélite Universelle avait cédé aux revendications rabbiniques?

En Allemagne, à partir des années 1820, quelques rabbins vont se joindre aux réformateurs et s'efforcer de mettre en cohérence les réformes et les justifier dans la Tradition. Ils espéraient aussi que leurs réformes freineraient le flot de conversions au christianisme.

A la suite de ces réformes, se développera l'idée de la nature évolutive de la Loi juive pour qu'elle s'adapte aux conditions des nouvelles générations. Mais alors que, jusque là, l'évolution historique du Judaïsme allait dans le sens de la complexité, les réformateurs iront vers une simplification. Ils prendront appui sur l'enseignement des prophètes qui ont insisté plus sur la justice sociale et le comportement moral que sur les précisions rituelles.Très vite, des divergences apparaîtront et deux conférences, en 1844 et 1846, pour harmoniser les différentes tendances échoueront.

Samuel HoldheimDans l'ensemble du mouvement, on peut dire que quatre tendances se révèleront: deux extrêmes opposés, Shimshon Rafaël Hirsch, père de la néo-orthodoxie et Samuel Holdheim. Pour Hirsch, la tradition est une donnée immuable; il faut tout garder des coutumes et traditions. C'est juste la manière de présenter les choses qui peut changer. A l'autre extrême, Samuel Holdheim qui, malgré une formation orthodoxe et ses études dans les yeshivot d'Europe Orientale, représentera (peut-être à tort) la tendance de la réforme radicale.

Avraham GeigerDeux modérés, Avraham Geiger et Zaharia Frenkel. Pour Geiger, le Judaïsme est une institution vivante, ni un instrument de mort à entièrement reformuler comme pour Hodheim, ni un roc immuable, même s'il est fossilisé comme pour Hirsch. La révélation est permanente et ainsi en est-il de l'évolution de la Halakha.

Frenkel sera le père du Judaïsme conservative qui se veut fidèle à la Halakha, mais qui, en fait, comprend les nécessités d'une évolution. Par exemple, les conservative opteront pour le rabbinat féminin 20 ans après le mouvement libéral…

C'est en Amérique que le Judaïsme non orthodoxe réussira parce que là le pays est neuf et il n'y a pas, pour les nouveaux immigrants, le poids des structures de la vieille Europe, les mentalités sont libérées et plus audacieuses.

Il y a eu, certes, des excès dans les mouvements de la réforme, mais c'est normal quand il s'agit de la chose religieuse qui, par définition, est portée à la conservation même de ce qui ne parle plus à la génération. Mais aujourd'hui le mouvement se développe, lentement mais sûrement, en Europe et en Israël. Il faut espérer que les erreurs du passé nous servent d'expérience et, en tous cas, le mouvement général va dans la direction d'un retour à l'étude et à un traditionalisme éclairé, pour lequel le sens et le bon sens sont importants, même si nous en savons les limites. Un Judaïsme pour lequel fidélité ne se confond pas avec immobilisme. La mitsva et le rite sont, pour nous, des rappels et des repères. Des moyens et non des fins.

Rabbi Abraham Dahan