Discours du président de Beth Hillel à l’occasion de Yom Kippour 5787
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Au-delà des H̱allot
Chères amies, chers amis,
Un sermon de rabbin se doit de commencer par une citation de la Bible, du Talmud, ou d’une autre source éminente de notre tradition. Un discours de président offre heureusement plus de latitude. Je suis donc tenté de céder à un de mes très vieux rêves, en débutant un discours par « mes bien chers frères, mes bien chères sœurs, reprenez avec moi tous en cœur… » Ceux qui n’ont pas la référence, vous êtes trop jeunes. Si vous l’avez, bienvenue chez les vieux, ma chanson date de 1976.
Mais pour la circonstance, il me faut une citation mieux choisie. Que pensez-vous de: « Donnez, donnez, donnez, Dieu vous le rendra ». Ces paroles inspirantes sont de l’illustre Enrico Macias.
Allons soyons sérieux. Ceci est mon quatrième discours de Kippour
Pendant le premier, je vous ai parlé de moi, des ẖallot de mon épouse, Muriel, et je vous ai demandé des sous.
Pendant le second discours, je vous ai fait part de ma tristesse, de ma colère, de mon inquiétude après l’attaque du 7 octobre. Je vous ai parlé des ẖallot de mon épouse, et je vous ai demandé des sous.
Dans mon troisième discours, je vous ai parlé de la résurgence de l’antisémitisme. Je vous ai parlé des ẖallot de mon épouse, et je vous ai demandé des sous.
Aujourd’hui, je voudrais aborder un sujet beaucoup plus positif.
D’abord, je ne vous parlerai pas des ẖallot de Muriel. De toute façon, vous savez déjà tout : elles sont excellentes. Mais le plus important, c’est que très régulièrement différents membres de la communauté nous font le plaisir d’offrir des ẖallot pour le kiddouch qui suit l’office de chabbat. La diversité étonnante des recettes et leur qualité contribuent grandement à la convivialité de ces moments. Merci donc à tous ceux qui nous ont régalés cette année. Je compte sur vous pour continuer. Et si vous n’avez pas encore partagé votre version, inscrivez-vous pour un prochain chabbat.
Puis, je ne vous demanderai pas de sous. Mais je tiens à vous remercier pour votre générosité. Ce qui revient au même. Vos cotisations et vos dons permettent à Beth Hillel de vivre et de se développer. Les finances de la communauté continuent à s’améliorer. Cela nous donne les moyens de mettre en œuvre certaines de vos très nombreuses propositions soumises lors de la journée d’anniversaire de Beth Hillel. Nous ferons bientôt quelques travaux de rénovation du bâtiment, et nous continuerons le développement nos activités.
En plus des activités dont vous avez maintenant l’habitude, offices musicaux, club de lecture, les Ateliers Tenoua avec Delphine Horvilleur, cours et conférences, j’en cite quelques nouveaux :
- Une grosse fête de H̱anoukkah, pour les parents et les enfants, avec activités et frites, le 5 décembre
- Un partenariat avec le Musée Juif et des activités en commun avec la Maison de la Culture Juive, une visite de l’expo Chagall à Mons,
- Des projections cinématographiques,
- Des sorties pour les élèves du Talmud Tora, et, pour les Benei Mitzvah un week-end en commun avec les benei Mitzvah d’autres communautés libérales francophones
- Des cours et conférences en ligne avec des rabbins et enseignants de diverses communautés
Donc comme promis, je ne vous demande pas de sous mais je vous remercie par avance.
Finalement, ce soir, je voudrais vous parler d’identité. Qui est juif ? Qu’est-ce que le judaïsme libéral ? Et qu’est-ce qui fait que Beth Hillel est Beth Hillel ?
La question de l’identité juive est au moins aussi vieille que celle du judaïsme lui-même, mais elle est de nos jour particulièrement importante.
En effet, parmi les nombreuses tensions qui secouent la société israélienne, il en a une qui nous concerne vous et moi au premier chef : la réforme proposée de la loi du retour. En deux mots, l’idée est que le rabbinat orthodoxe aurait l’autorité exclusive pour définir qui est juif et qui ne l’est pas. Et par conséquent, qui peut demander la nationalité israélienne et qui n’y a pas droit. Si nous laissons aux orthodoxes la main mise sur cette décision, nombreux sont ceux dans cette salle – à commencer par votre serviteur – qui ne seraient peut-être plus assez juifs pour bénéficier de la loi du retour.
Définir l’identité juive libérale est au moins aussi compliqué que de définir l’identité juive. Alors plutôt que de m’y risquer, je vous renverrai vers l’excellent podcast intitulé Mosaïques, animé depuis deux ans par Caroline J. et Olivier R. Tous les 15 jours ils interrogent un invité – plusieurs sont ici ce soir – sur leur parcours personnel. Petit à petit, l’assemblage de toutes ces histoires forme une mosaïque, un portrait vivant, passionnant et touchant du judaïsme libéral belge.
Comme je renonce à définir l’identité juive ou le judaïsme libéral, je vais cibler encore un peu plus, en parlant de l’identité de Beth Hillel. Je vais vous parler de vous, les 200 à 250 personnes dans la salle et 300 à 350 personnes qui nous suivent en ligne et que je remercie de se joindre à nous.
Qu’est-ce qui vous réunit ? Qu’avez-vous en commun ?
Ça peut paraître idiot, mais c’est d’abord d’être là, d’avoir fait le choix d’être là. Vous pourriez être au travail, avec vos amis, à table devant un bon repas. Mais non, vous êtes là, dans cette synagogue ou derrière votre écran, parce que vous avez choisi d’être là.
Certains parce qu’ils ne se sentent pas les bienvenus ou à leur place ailleurs.
Certains sont juifs depuis cent générations, d’autres depuis quelques semaines, voire pas encore.
Certains sont beaucoup plus à gauche que moi, d’autres beaucoup plus à droite, et d’autres sûrement beaucoup plus au centre.
Certains sont bruxelloises ou bruxellois, d’autres sont venus ou assistent à notre office de très loin.
Certains sont jeunes, d’autres encore plus jeunes.
Certains appartiennent à de grandes familles, d’autres sont beaucoup plus isolés.
Et ainsi de suite.
Nos parcours sont tous différents, tous uniques. Mais ce qui compte, ce n’est pas d’où nous venons, mais où nous allons, avec qui nous faisons ce chemin, les valeurs qui nous réunissent, et ce que nous en faisons.
Sauf erreur de ma part, tous, vous vous retrouvez dans un judaïsme humaniste, moins préoccupé de pratique rigoureuse qu’intéressé par la morale, l’éthique, la réflexion, l’œuvre sociale, le dialogue et l’ouverture vers les autres.
Plutôt que le ghetto, vous recherchez une vie juive épanouie, alliant tradition et modernité, revendiquant son ancrage dans son époque et dans la société.
Vous ne voulez pas être les prisonniers du judaïsme d’hier, mais vous voulez en apprendre pour construire le judaïsme de demain.
Et bien entendu, vous avez choisi la communauté de Beth Hillel, c’est-à-dire tous les gens autour de vous, pour vivre votre judaïsme.
Bref, vous êtes fantastiques !
On associe Yom Kippour au repentir et au pardon, mais c’est aussi l’occasion pour moi de vous féliciter et de vous remercier.
Mon personnage biblique préféré, c’est Ruth, la moabite, la belle-fille de Noémie, la grand-mère du roi David. Ruth est connue de tous pour la phrase « Ton peuple sera mon peuple, ton dieu sera mon dieu ». Notez bien que Ruth ne dit pas ton peuple est mon peuple, mais sera mon peuple.
Un peu plus proche de nous, Rabbi Dahan, premier rabbin de Beth Hillel, que bon nombre d’entre vous ont connu, avait pour habitude de dire, peut-être en écho à cette phrase de Ruth, qu’est juif celui dont les enfants sont juifs. Comme Ruth et comme Rabbi Dahan, le judaïsme de Beth Hillel, c’est celui du choix, de l’adhésion à un projet, à une construction, à une transmission. Beth Hillel, c’est un passé au service de l’avenir.
Notre communauté vit grâce à vous tous, bien entendu à vos cotisations et à vos dons, mais surtout grâce à votre présence. Ce soir, pendant les fêtes, lors des offices de chabbat et des repas communautaires, pendant les cours, les conférences, les ateliers de chant, et toutes les activités, vous donnez vie à ce bâtiment et à notre communauté.
Petite parenthèse très importante : Je veux profiter de l’occasion pour remercier tous les membres du conseil d’administration, les permanents et les bénévoles, les professeurs et le service de sécurité, sans qui rien de tout cela ne serait possible.
Au cours des dernières années, nous avons vu le nombre de membres croître régulièrement, les onegs et les ẖallot du chabbat se multiplier comme des petits pains. De très belles initiatives comme le podcast Mosaïques ou l’office entièrement dirigé par les membres de la communauté.
Grâce à vous, cette année nous avons brillamment célébré les 60 ans de notre communauté et les 20 ans de cette synagogue.
Grâce à votre générosité, nous avons pu accumuler les réserves suffisantes pour améliorer nos dispositifs de sécurité et entamer une première tranche de travaux de rénovation importants et coûteux. Nous allons remplacer les appareils en fin de vie de la cuisine, moderniser et rendre plus efficient notre chauffage, refaire les éclairages, remplacer la moquette. Ces travaux seront, je l’espère, menés à bien dans les prochains mois.
Et comme vous vous en doutez, qui dit première tranche dit deuxième tranche. Notre objectif sera de rendre notre synagogue encore plus fonctionnelle, plus accueillante, plus chaleureuse. Nous voulons rajeunir le foyer et embellir le sas – pas très difficile me direz-vous, on dirait un bunker. Nous voulons construire une bimah mobile digne de ce nom- celle-ci est en contreplaqué, efficacement mais pas très élégamment caché par un drap. Nous voulons améliorer nos équipements audio et vidéo notamment pour le confort de ceux qui participent à nos activités et offices en ligne ou qui souffrent de difficultés auditives.
Beth Hillel en 5787, ça ne sera bien entendu pas qu’un chantier. Nous continuerons à creuser notre sillon, en développant les offices, les cours, les repas communautaires.
J’ai commencé mon discours en citant Eddy Mitchell et Enrico Macias. Je le finirai en citant ma mère. Quand j’étais petit, elle m’a expliqué qu’il y aura toujours quelqu’un pour qui je suis trop juif et quelqu’un d’autre pour qui je ne le suis pas assez. Sa conclusion : ne laisse personne te dire qui tu es.
Dans un paysage politique, économique, technologique, écologique qui oscille entre déprimant et inquiétant, notre communauté est florissante.
Dans votre diversité d’âges, origines, parcours, genres, pensées, pratiques, vous formez un ensemble chaleureux, accueillant, intéressé et intéressant, bref une grande et belle communauté.
Je vous en remercie tous, du fond du cœur, en espérant que vous soyez inscrits dans le livre de la vie.
Merci.
Alexander Laugier-Werth
