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"Agir en juif, c'est chaque fois un nouveau départ sur une ancienne route" Abraham Heschel

Beth Hillel Beth Hillel Beth Hillel Beth Hillel

H̲anouccah


Entre le particulier et l'universel, la tension permanente.  

Une petite lumière dans nos foyers, chaque année, rappelle et raconte un miracle. Celui de la survie du peuple juif, malgré toutes les violences et les barbaries qui se sont acharnées à nous éteindre. Le nom même de cette fête est parlant. H̲anoucca signifie en même temps "inauguration" et "éducation". Comme si, pour la pensée hébraïque, il n'y a d'inauguration réelle, de vrai démarrage, que si c'est en vue d'éduquer, d'ouvrir l'esprit.

Le Talmud donne aussi à H̲anoucca le nom de "H̲ag Ha'orim", littéralement la Fête des Lumières. Peut-être l'origine de H̲anoucca se trouve-t-elle dans une antique pratique païenne. Les lumières au cœur de l'hiver, le solstice d'hiver.

Toutes les cultures ont traduit à leur manière la peur du noir, des nuits qui s'allongent, des jours qui raccourcissent. Pensez au sapin illuminé de Noël, aux feux de la Chandeleur. La tradition juive a désenchanté la nuit. Elle n'est plus le lieu de l'angoisse, de la terreur, des esprits malins et des djinns. Toutes nos fêtes commencent au soir pour dire la confiance, l'espérance et le plaisir de la convivialité.

Nous aimons dans H̲anoucca, l'esprit d'invention, l'audace d'innovation qui, dans notre tradition, est inséparable de la fidélité, fidélité qui n'est jamais vécue comme obéissance inerte, mais comme quête incessante de sens. H̲anoucca, faut-il le rappeler est une fête rabbinique. Ce sont nos Sages qui l'ont instituée pour commémorer la résistance et la victoire contre une puissance infiniment supérieure et sur le plan militaire et, en apparence, sur le plan culturel: celle de l'hellénisme brillant et séducteur. Science, philosophie, sculpture, architecture, culte du beau au point de confondre le beau et le bien, culte du corps, sports et jeux… Beaucoup de Judéens se laissaient séduire, ils ne voyaient pas, derrière la façade chatoyante, les dangereuses faiblesses: l'idolâtrie et ses dérives, le culte de la force physique, la volonté de domination comme valeur ultime, et sous l'apparente démocratie, la société  implacablement divisée en maîtres et en esclaves, l'esclave n'étant qu'un être-objet sans droit aucun, propriété absolue de son maître.

C'est contre cela qu'une poignée de Judéens, dirigés par les Hasmonéens, se battirent. Et ce fut la victoire prodigieuse du petit nombre sur la multitude. Pourtant, la tradition ne retient pas l'aspect militaire. Il n'y a pas de défilé à Hanoucca, pas de chants de victoire, mais la petite lumière qui en rallume d'autres. La victoire de l'esprit sur la force brute. Rappelons que le livre des Maccabim a été exclu du corpus biblique pour traduire la volonté des Sages de ne pas mettre en exergue la guerre, même victorieuse, qu'il détaille.

La toupie traditionnelle de H̲anoucca, est-ce la représentation de la petite fiole ? Et les quatre lettres gravées sur les quatre côtés, "Nes Gadol Hayah Cham", un rappel du miracle ?

Peut-être que la toupie qui tourne sur elle-même, traduit quelque part, justement, la fièvre d'action et d'invention, la recherche de l'humain qui, depuis l'Alliance, est la marque essentielle de la Tradition d'Israël. Quand elle s'arrête de tourner, la toupie tombe. Comme l'esprit du Judaïsme quand il se ferme en dogmatisme ?

Une fête rabbinique donc, et pourtant quand nous allumons la H̲anoukia, nous disons "Béni sois-tu Eternel, notre Dieu, Maître de l'Univers, qui nous sanctifie par tes Commandements et nous a ordonné d'allumer la lumière de H̲anoucca".

Les rabbis ont prescrit, et pourtant tout se passe comme si la prescription venait de Dieu. C'est un exemple éclatant des audaces de la tradition orale. Quand l'homme invente, éclaire le sens, c'est D. qui agit à travers lui.

Entre le judaïsme et l'hellénisme, le plus innovant des deux n'était pas celui que les apparences laissaient croire. D'ailleurs, que subsiste-t-il de l'hellénisme ? S'ils ont rejeté l'hellénisme de seconde main, frelaté, des Syriens hellénisés pour les raisons mentionnées plus haut, nos Sages n'en ont pas moins montré une grande admiration pour certains aspects de la pensée grecque, comme la recherche du savoir, la logique qui servira à élaborer les règles d'interprétation de la Torah. La langue grecque a exercé sur eux une grande fascination, une langue digne d'être enseignée ou utilisée pour traduire la Torah. Dans toute l'œuvre rabbinique du Talmud et du midrach, innombrables sont les mots grecs.

On a souvent reproché à la religion juive son particularisme, mais c'est justement parce qu'elle considère qu'il n'est pas d'universalisme pur qui ne serait qu'une bonne intention stérile. Ceux qui se targuent d'aimer l'Humanité sont, en général, ceux qui noient leur manque d'amour dans une abstraction. De même, le particularisme pur est source d'étroitesse d'esprit, d'égoïsme, d'égocentrisme, au niveau des peuples comme des individus. Quand on se dit différent, on peut facilement sous-entendre "supérieur" et méconnaître autrui. Ce n'est pas dans leur opposition qu'universalisme et particularisme doivent être compris, mais dans le passage, dans la tension entre les deux. C'est le mouvement même de la vie.

Terminons par une citation d'Eliane Amado Lévy-Valensi, tirée de son livre 'La Racine et la Source': "Il faut donc parfois se recueillir sur soi-même, sur ses propres sources, non pas pour recenser son patrimoine et le remettre dans le bas de laine, comme l'avare, mais pour évaluer notre puissance de dialogue, notre possibilité d'apporter à autrui. Chaque mouvement de recueillement doit, à chaque instant, s'articuler sur un mouvement d'expansion et d'expansion vers autrui. Chacun doit précéder et suivre l'autre. C'est à partir de notre propre fonds spirituel, de notre enracinement personnel, de notre situation d'homme concret, que se développe notre aptitude au dialogue. Lorsque le mouvement s'arrête sur l'un des termes, sur l'étroitesse du particulier ou sur les vagues promesses d'un universalisme mal compris, l'homme manque son but."

Rabbi Abraham Dahan