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"Agir en juif, c'est chaque fois un nouveau départ sur une ancienne route" Abraham Heschel

Beth Hillel Beth Hillel Beth Hillel Beth Hillel

Notre Siddour

L'Etre Humain parlera à l'Eternel en ces termes
Vayomer haAdam el Adonaï lemor

 

Dans quelques jours nous célèbrerons l'ouverture de la nouvelle année. Pour Beth Hillel, l'année 5773 sera l'occasion d'un important renouvellement avec l'introduction d'un nouveau siddour, d'un nouveau livre de prières. Ce nouveau siddour, Siddour Sefat Hanechamah, permettra non seulement le remplacement de nos livres marqués par l'usure, mais  nous donnera aussi l'occasion de rafraîchir et de moderniser notre liturgie.

Depuis le début de son histoire, la liturgie juive, notre liturgie, a tenté de répondre à deux besoins apparemment contradictoires; d'un côté les premiers rabbins souhaitaient conserver un aspect individuel et spontané telles que le présentent, en dehors des psaumes, les quelques prières que l'on trouve dans le Tanakh[1] ; mais d'un autre côté, ils devaient adapter la prière à un nouveau cadre communautaire à mesure que la synagogue remplaçait le Temple comme centre et forme du culte Juif.

Avant l'invention de l'imprimerie, cette spontanéité s'exprimait à travers la liberté que possédait celui qui menait la prière communautaire, le sheliach tsibbour, de modifier et d'adapter le texte de la prière à son inspiration. Personne ne possédait son propre siddour, le cheliah̲ tzibbour invitait la communauté à répéter après lui ou à répondre par certaines formules rituelles. Avec le temps, des versions particulières du texte se cristallisèrent dans chaque communauté. Le produit de ce processus est encore visible à travers les nombreuses variantes qui existent, même pour certains textes fondamentaux comme la Amidah. Aujourd'hui les versions Sépharades et Ashkénazes de la Amidah contiennent de nombreuses différences significatives en plus de variations locales mineures propres à chaque communauté.

Dans le temps aussi, le contenu de la prière a évolué en incorporant des compositions nouvelles qui venaient à la fois embellir, interroger, compléter et expliquer le texte. Les piyouttim, poèmes liturgiques, venaient introduire et commenter le cœur de la prière, un peu comme les explications qui, dans les communautés libérales, viennent aujourd'hui ponctuer l'office et remettre leur sens en contexte. Ultérieurement, ces piyouttim ont souvent été agrégés aux textes mêmes qu'ils venaient introduire, en devenant inséparables.

Certaines modifications furent également le fruit de l'histoire, et en particulier des persécutions et de l'isolement dont notre peuple fut victime. Bien que le texte du Alénou qui conclut aujourd'hui nos offices soit très ancien, peut-être le 2ème siècle de notre ère, il n'a été incorporé de manière systématique à la liturgie qu'au 12ème siècle, peut-être à la suite de l'exécution des martyres Juifs de Blois en 1171, accusés de meurtre rituel et condamnés au bucher. Le texte du Alénou va cependant évoluer, les autorités chrétiennes vont imposer une censure au Alénou en y voyant au travers d'une guématria[2] une attaque contre le christianisme et même l'islam. Plus récemment les communautés libérales, tout en conservant le sens particulariste du Alénou, ont supprimé la charge péjorative qui existait à l'encontre des autres religions et la tentation correspondante et inacceptable d'une supériorité d'Israël sur les autres nations.

Depuis toujours le texte de nos prières reflète le langage de l'être humain et l'évolution de notre relation, de notre dialogue avec Dieu. Cette évolution se traduit aussi dans la forme, que ce soit en prose ou divers genres poétiques, que dans le fond. Si les grands thèmes restent identiques, l'actualité et l'évolution de la société, l'influence des autres religions font évoluer notre questionnement. Il ne faudrait cependant pas croire que certaines évolutions sont le fruit d'un vent révolutionnaire moderne. Certains textes, bien que devenus traditionnels et normatifs, furent très tôt remis en cause parce qu'ils posaient un problème de principe à ceux qui les récitaient. La forme écrite de la prière n'a pas pour rôle de nous enfermer dans une version immuable, mais au contraire de provoquer la réflexion et la réaction. Le plus souvent, la prière nous provoque pour nous inciter à l'action ; comme à propos de l'étude, notre tradition ne considère par l'introspection comme une fin en soi, la prière et l'introspection doivent nous amener à agir et à réformer notre comportement vers plus de justice.

Mais si la prière ne correspond pas, ou plus exactement ne corresponds plus, à notre pensée et sous-tend ce qui est devenu à nos yeux l'affirmation d'une injustice ou d'une contre vérité, est-il alors possible de continuer à réciter ce texte? Le texte de la Torah est immuable, mais son sens est sans cesse renouvelé par l'interprétation et les rabbins n'ont souvent pas hésité pas à faire dire au texte le contraire de son sens premier. Mais la prière fonctionne a un autre niveau. Si la prière exige parfois un engagement et une réflexion pour en comprendre tout le sens, nous ne pouvons pas être en conflit avec une lecture directe du texte.

Dans cet esprit, une des modifications et signature du Judaïsme libéral est la suppression de la bénédiction du matin "Béni sois-Tu, Eternel notre Dieu, Roi de l'univers, qui ne m'a pas fait femme". Un manuscrit de 1471 vient contredire l'idée que cette bénédiction n'avait pas heurté auparavant la sensibilité de nos ancêtres tant parmi nos "pères" que parmi nos "mères". Ce manuscrit[3] fut écrit en Italie pour une dame aisée, et la copie fut réalisée par Abraham Farissol, un savant, h̲azzan et géographe reconnu de l'époque, et dont les autres écrits, entre autres des ouvrages polémiques contre le Christianisme et l'Islam ne traduisent pas d'excentricité. Alors que la plupart des siddourim libéraux expriment l'inclusion des femmes dans un esprit égalitaire par la formule "… qui m'a créé(e) à ton image"[4], la formule de ce manuscrit est particulièrement radicale : "… qui m'a faite femme et non homme". Cette formule est également conflictuelle, cette radicalité se fait probablement l'écho de l'impossibilité de trouver à l'époque une expression d'égalité qui puissecorrespondre à une réalité sociale et la formule pointe sur l'injustice de cette situation tout en affirmant l'identité féminine comme positive.

Le Siddour Sefat Hanechamah tente d'apporter une réponse moderne à plusieurs difficultés évoquées ; il s'agit déjà d'une seconde édition (2007) qui vient compléter le travail fait en 1997 par le Rabbin François Garaï, du GIL à Genève, et d'autre rabbins des communautés de la Fédération du Judaïsme Libéral Francophone, FJL, que Beth Hillel a rejointe. L'objectif de ce siddour est de nous réconcilier avec le langage de la prière, avec le "Langage de l'âme" comme l’indique son titre, de nous permettre de mieux comprendre la prière et ainsi d'être plus à même de participer activement à la prière, tant pour la prière communautaire que pour la prière individuelle. La première évolution est une présentation plus claire et systématique, chaque partie de l’office et chaque texte individuel est identifié par un titre et une référence en haut de page. Les passages assignés à l’officiant et à l’assemblée, ainsi que les variations saisonnières sont précisées dans une mise en page plus aérée. Le texte hébreux est sur la page de droite, la traduction est systématiquement en regard sur la page de gauche. Cette présentation permet même à celui qui n'est pas familier de facilement naviguer dans le siddour et de rapidement comprendre la structure des offices de semaine et de shabbat.

L'accessibilité du texte passe aussi par la traduction ; tous les textes sont traduits et les versions françaises et hébreux sont en harmonie, les passages difficiles n'étant pas simplement ignorés comme ils l'étaient dans la plupart des siddourim libéraux. Le français utilisé est plus moderne, direct et lisible ; en nous rendant le sens du texte plus accessible, il devient plus facile de prier directement en Français, et s'il n'a pas toujours été possible de conserver une part de la poésie du texte Hébreu original, une meilleure compréhension via la traduction nous permet de mieux nous imprégner de cette poésie lorsque nous utilisons ce texte en Hébreu. Certains textes comme les bénédictions d'introduction au Shéma ont nécessité une approche plus radicale ; en supplément de la traduction, Siddour Sefat Hanechamah nous propose une paraphrase et même une réécriture du texte. Ces versions additionnelles, en abandonnant le vocabulaire et le mode de pensée du texte antique, permettent d'éveiller en nous un sens du sacré compatible avec notre monde actuel. En reformulant ces idées sous une forme contemporaine, ces "traductions" créent un pont entre notre monde et l'époque qui a vu l'écriture de ces textes.

A l'image des évolutions du Alénou ou de la tentative de Farissol, il était également temps de mettre le texte de notre liturgie en adéquation avec nos principes et nos convictions de Juifs libéraux. Certains textes ont donc été remaniés, non seulement en Français comme cela était le cas dans de nombreux siddourim libéraux plus anciens, mais aussi en Hébreu. Certaines de ces modifications ont d'ailleurs été intégrées à notre liturgie du Shabbat depuis plusieurs mois et nous les retrouverons dorénavant dans le texte écrit de notre siddour. Ces ajustements sont mineurs en nombre de mots mais revêtent une grande importance au niveau du principe et au niveau symbolique. Ils concernent principalement trois concepts :

L'égalité devant Dieu de tous les êtres humains, et en particulier des hommes et des femmes. A l'image de la société de leur époque, les textes traditionnels étaient écrits par des hommes pour des hommes, sans se soucier de la place des femmes. Il n'y avait peut-être aucune malice à la référence systématique à "nos pères" ou à Abraham, Isaac et Jacob en oubliant "nos mères", Sarah, Rebecca, Rachel et Léah ; mais ne pas se référer explicitement aux femmes de notre tradition, c'est continuer, malgré une égalité de principe, à nier leur rôle dans notre histoire et leur égalité en humanité. C'est pourquoi, à l'image de ce que nous corrigeons déjà aujourd'hui au vol, "nos pères", avoténou, est le plus souvent remplacé par "nos ancêtres" en Français, et par "nos pères et nos mères", avoténou veïmoténou, en Hébreu.

L'universalité du judaïsme à travers l'égalité des êtres humains de toutes les nations devant Dieu. Une des particularités du Judaïsme est l'association à priori paradoxale d'une forme de particularisme et d'une forme d'universalisme. L'idéal humain du Judaïsme, et la réalisation de la volonté divine pour l'humanité, n’est pas une exclusivité réservée aux Juifs, mais est partagé par tous les humains en tant que descendants d'Adam et Eve, puis de Noé. Tous les êtres humains de toutes religions peuvent y participer et devenir des tzaddikim, des justes, chacun selon sa religion et son propre chemin. Malgré notre histoire marquée par les persécutions, cet idéal ne peut prendre corps que si l'expression de notre mission particulière, de l'élection, est débarrassée de tout sentiment péjoratif ou discriminatoire à l'égard des autres nations ; toutes ont le potentiel de participer au tikkoun olam, ou de rater cette opportunité, mais il ne nous appartient pas de les juger à priori. Cette universalité est entre autres affirmée par l'ajout de l'ensemble de l'humanité, veal kol yochvé tével, "et tous les habitants du globe", dans notre espérance de paix à la fin du Ossé Chalom et du Kaddich.

Trop souvent l'espérance messianique pour l'humanité s'est cristallisée autour du personnage du Messie qui apporterait la rédemption à l'humanité. Mais l'avènement des temps messianiques est le but du tikkoun olam, du travail de finition du monde, partenariat entre l'Être Humain et Dieu. Le Messie n'est alors qu'un symbole de l'achèvement de cette tâche, celui qui annonce l'achèvement et non celui qui achève. Cette confusion fut à l'origine de nombreuses crises dans notre histoire lorsque certains se mirent à voir un (faux) messie dans des personnages tels que Bar Kokhba, David Rubeni, Shabbataï Zevi ou Menachem Mendel Schneersohn. Dans le Siddour Sefat Hanechamah, les références au "Messie" dans les prières sont donc remplacées par des références aux temps messianiques, comme dans le premier paragraphe de la Amidah où nous remplaçons déjà goel, rédempteur, par guéoulah, rédemption. Dans un esprit similaire, si nous conservons le concept de la reconstruction du Temple, que celui-ci soit symbolique ou concret, nous écartons l'idée d'un retour au culte sacrificiel, et les références correspondantes ont été supprimées.

Le Siddour Sefat Hanechamah contient également de nombreux ajouts pour la prière à la maison, pour l'étude ou les événements du cycle de la vie. Entres autres, il apporte une possibilité de sanctification pour des événements que la tradition n'abordait pas habituellement tels que l'adoption d'un enfant. Certains mettront peut-être quelques temps à s'adapter à des formulations différentes, mais ceux qui viennent occasionnellement ou régulièrement aux offices de chabbat ont déjà pris l'habitude des modifications les plus importantes que nous appliquons en utilisant nos anciens livres. Si chacun peut réagir différemment à une nouvelle présentation de la prière ou l'accent est mis sur l'accessibilité et la compréhension de la prière, mon souhait personnel, et l'expérience de son introduction dans d'autres communautés, est que ce siddour soit pour tous, même aux moins familiers, l'opportunité d'apporter plus de sanctification et de présence du divin dans leur vie, à la synagogue et à la maison. Sans être systématique, même ceux qui ne lisent pas encore bien l'Hébreu pourront participer à la prière en Hébreu puisque les plus importantes prières sont également incluses en translitération phonétique en bas de page. Cette volonté d'inclure toute l'assemblée dans la prière, de faire comprendre tout en encourageant l'usage de l'Hébreu, de renouveler les textes tout en conservant le format traditionnel, est représentative du souhait que par ce nouvel outil notre communauté puisse continuer à s'adapter à notre monde tout en s'éduquant, en s'élevant et en amenant une étincelle de divin dans notre vie quotidienne.

Rabbin Marc Neiger

 

[1] Voir par exemple 1 Samuel 1.11 et Nombres 12.13.

[2] Probablement du Grec geometria (Géométrie), interprétation du texte par la mesure des mots puisqu'en Hébreu les lettres ont une valeur numérique, on peut donc relier au niveau exégétique deux mots ou groupes de mots dont la valeur numérique est identique. Dans l'ancien texte du Alénou, il se trouve que וָרִיק, "vacuité", a la même valeur numérique que יֵשׁוּ, "Jésus", ce qui a déclenché la colère et la censure Chrétienne. Les rabbins de l'antiquité avaient conscience du potentiel irrationnel et destructeur de la guématria par sa capacité à prouver absolument n'importe quoi, ils en ont donc interdit l'usage à des fin halakhiques. La guématria est cependant restée une méthode d'interprétation très populaire pour son aspect astucieux et mnémotechnique.

[3] Le manuscrit est conservé à la bibliothèque du Jewish Theological Seminary sous la référence JTS MS 8255. Vous pouvez le consulter directement sur internet http://www.jtslibrarytreasures.org/Womans_Siddur/.

[4] En référence à Génèse 1.27.