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"Agir en juif, c'est chaque fois un nouveau départ sur une ancienne route" Abraham Heschel

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RH 5780 Quel nouvel an?

Rabbin Marc Neiger (30/09/2019)

H̲avérim yékarim, chers amis,

Au risque de paraître un peu contrariant, je souhaiterais ce soir poser une question : Quelle est cette fête du nouvel an ?
Ou pour paraphraser la Haggadah que nous lirons dans six mois :

מַה זּאֹת

Qu’est-ce que ceci ?

Que célébrons-nous ? Ou même, en prenant la posture plus provocante assignée au "Méchant", au רָשָׁע :

מָה הָעֲבוֹדָה הַזּאֹת לָכֶם

Qu’est ce que ce service [divin] pour vous ?

Pourquoi est-ce que vous venez à la synagogue ce soir ? Pourquoi viendrez-vous demain matin ?

Cette question me vient en lisant la Torah. Nulle part la Torah, ni même l’ensemble du Tanakh, ne mentionne une fête de Roch haChanah, du nouvel an.1 Les références bibliques au premier Tichri, au premier jour du septième mois, nous parlent de Yom Terou’ah, יוֹם תְּרוּעָה, le jour de la sonnerie, ou de Zikhron Terou’ah, זִכְרוֹן תְּרוּעָה, le mémorial de la sonnerie.

Rien dans la Torah ne nous appelle à célébrer un nouvel an le premier Tichri.

D’ailleurs, pourquoi la nouvelle année commencerait-elle au début du septième mois, plutôt qu’au premier jour du premier mois comme l’exigerait le bon sens ? Et c’est ce que font les Karaïtes qui célèbrent le nouvel an le premier Nissan, quelques jours avant Pessah̲.

Mais si l’on s’en tient au texte de la Torah, Yom Terou’ah, le premier jour du mois de Tichri, est l’ouverture de la période de purification du temple, qui culminera le dix du mois à Yom Kippour. A l’époque du premier et du second temple, cela permettait d’accueillir les innombrables pèlerins du royaume, et plus tard, de Babylone et de tout l’empire Romain. Avec la fin des récoltes et des vendanges, Soukkot était l’occasion de grandes réjouissances, et même de beuveries, au grand dam des prophètes et des premiers rabbins.

A l’origine Pessah̲ était une fête agricole célébrant le renouveau de la nature avec la naissance des premiers agneaux et l’ouverture de la première moisson avec l’orge. Puis la Torah elle-même transforme Pessah̲, en en faisant la commémoration de la sortie d’Égypte. Guidés par ce modèle, les rabbins font de Chavou’ot la fête du don de la Torah.2 De la même manière, Yom Kippour devient le jour où Israël reçoit le pardon divin pour la faute du veau d’or et où Moïse redescend du Sinaï avec les secondes table de la Loi.3

ירד בי' בתשרי והוא היה יום הכיפורים, ובישרם שנתרצה לפני המקום, שנאמר וסלחת לעוננו ולחטאתנו ונחלתנו (ד ט), לפיכך נתקיים יום חוק וזכרון לדורות, שנאמר והיתה זאת לכם לחקת עולם (ויקרא טז לד),

Il (Moïse) descendit le 10 de Tichri, et c’était le jour des Kippourim, [le jour de] l’obtention de leur absolution devant l’Omniprésent, comme il est dit "et tu pardonneras nos fautes et nos manquements et nous serons ton héritage" (Ex. 34.9), et donc il (ce jour) fut fixé statutairement comme mémorial pour toutes les générations, comme il est dit : "et ce sera pour vous une loi perpétuelle" (Lv. 16.34) (Seder Olam Rabbah 6.2).

En fait, c’est la tradition développée par les rabbins de l’époque romaine et talmudique qui établira une spiritualité plus universelle et déconnectée du temple, et donnera à Roch haChanah et Yom Kippour la place centrale que nous leur attribuons aujourd’hui. L’universalité, c’est à la fois l’ouverture à l’ensemble de l’humanité et à l’ensemble du monde, et cela correspond aux besoins des juifs établis à Babylone et dans l’empire romain.

Mais afin de donner une identité spécifique à Roch haChanah, plutôt que de réduire la célébration à n’être que l’ouverture des dix jour redoutables, des yamim noraïm, et le prélude à Yom Kippour, les rabbins font de Roch haChanah l’anniversaire de la création du monde, ou plus exactement de son couronnement avec la création de l’être humain, à l’aube du sixième jour.4

Ils sont invités à cette transformation par les mots désignant le 1er Tichri dans la Torah. Zikhron Terou’ah, la commémoration par la sonnerie. D’où une première question, la commémoration de quoi ?

A la base, le principe d’une commémoration, Zikaron, est de ritualiser le souvenir du passé afin d’en assurer la reproduction à perpétuité, ou parfois, malheureusement, d’être vigilant pour éviter sa répétition. Et quelle célébration pourrait être plus consciemment tournée vers le passé que celle qui pointe vers l’origine du monde et du temps, comme Roch haChanah.

Ce serait pourtant mal comprendre notre tradition et les rabbins, que de vouloir seulement regarder en arrière. Nos sages sont d’ailleurs particulièrement conscients que l’être humain a du mal à apprendre directement de son histoire ; alors si la commémoration est un prétexte, ils font légèrement glisser la signification de l’événement commémoré afin que son expression ne soit pas une simple répétition du passé, réelle ou symbolique, mais une invitation à une nouvelle action.

A Pessah̲ si nous nous souvenons d’avoir été esclaves en Égypte, c’est pour mieux nous souvenir que nous en avons été libérés. Mais cette sortie d’Égypte, cette libération, n’est pas une fin en soit, elle est un rappel pour comprendre que nous pouvons réitérer cette libération pour d’autres et pour nous-mêmes. C’est à dire non pas, pour être les objets de la libération, mais pour en devenir les acteurs.

Le don de la Torah à Chavou’ot ne prend de sens qui si nous acceptons aujourd’hui la Torah comme nos ancêtres au pied du mont Sinaï pour l’étudier, la relire et pouvoir la mettre en œuvre. Le Midrach insiste d’ailleurs sur l’extension de l’événement aux générations futures :

בְּשָׁעָה שֶׁבִּקֵּשׁ הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא לִתֵּן אֶת הַתּוֹרָה לְיִשְׂרָאֵל, אָמַר לָהֶם: תְּקַבְּלוּ תוֹרָתִי. אָמְרוּ לוֹ: הֵן. אָמַר לָהֶם תְּנוּ לִי עָרֵב שֶׁתְּקַיְּמוּ אוֹתָהּ.
... אָמְרוּ לוֹ: בָּנֵינוּ יִהְיוּ עֲרֵבִים שֶׁלָּנוּ. מִיָּד קִבְּלָן הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא וְנָתַן אֶת הַתּוֹרָה לְיִשְׂרָאֵל,

Lorsque le Saint, béni soit-Il, s’apprêta à donner la Torah à Israël, Il leur demanda : Acceptez-vous ma Torah ? Ils Lui répondirent : Oui. Il ajouta : Donnez-moi une garantie que vous la maintiendrez !
… [Ce n’est que lorsqu’] ils répondirent : nos descendants seront notre garantie, que le Saint, béni soit-il, accepta et donna sa Torah à Israël ... (Midrach Tanh̲ouma, Vayigach 2)

A chaque génération, nous recevons la Torah pour l’accepter et appliquer ses préceptes. Mais si chaque génération la reçoit à nouveau, c’est pour subtilement exprimer que sa mise en œuvre, son application, est différente à chaque génération. L’essence de la Torah reste immuable, mais chaque génération a besoin d’une lecture et de règles différentes.

De la même manière, Yom Kippour ne se limite pas au rappel du pardon Divin et du don des secondes tablettes, comme évoqué plus haut. Yom Kippour sera la célébration du pouvoir de la Téchouvah, du repentir, dans notre relation avec le Divin bien sûr, mais surtout dans nos relations entre humains, car c’est en étant capable de demander, et d’accorder, le pardon aux autres que nous apprenons à nous améliorer.

Alors qu’en est-il de Roch haChanah ? L’anniversaire de la création, le jour de l’enfantement du monde, הַיּוֹם הֲרַת עוֹלָם, hayom harat ‘olam, est l’image qui domine souvent notre compréhension de Roch haChanah. Cette célébration de la nouvelle année, avec ce qu’elle appelle de festif, s’exprime particulièrement lors du Séder de Roch haChanah, qui prend souvent la forme d’un réveillon à base des delicatessen de sa tradition familiale, et parfois agrémenté de quelques nourritures symboliques. Mais cette légèreté nous masque la gravité du lien avec Yom Kippour que telle que l’exprime la liturgie du matin de Roch haChanah et la sonnerie du Chofar.

Cette fois encore, les rabbins ne font que semblant de nous présenter une simple commémoration. Comme évoqué plus haut, le monde fut créé le 25 Elloul, et le 1er Tichri correspond en fait à la création de l’être humain (Lévitique Rabbah 29.1) :

תָּנֵי בְּשֵׁם רַבִּי אֱלִיעֶזֶר בְּעֶשְׂרִים וַחֲמִשָּׁה בֶּאֱלוּל נִבְרָא הָעוֹלָם

נִמְצֵאתָ אַתָּה אוֹמֵר בְּיוֹם רֹאשׁ הַשָּׁנָה בְּשָׁעָה רִאשׁוֹנָה עָלָה בַּמַּחֲשָׁבָה, בַּשְּׁנִיָּה נִתְיָעֵץ עִם מַלְאֲכֵי הַשָּׁרֵת, בַּשְּׁלִישִׁית כִּנֵּס עֲפָרוֹ, בָּרְבִיעִית גִּבְּלוֹ, בַּחֲמִישִׁית רִקְּמוֹ, בַּשִּׁשִּׁית עֲשָׂאוֹ גֹּלֶם, בַּשְּׁבִיעִית נָפַח בּוֹ נְשָׁמָה, בַּשְּׁמִינִית הִכְנִיסוֹ לַגָּן, בַּתְּשִׁיעִית נִצְטַוָּה, בָּעֲשִׂירִית עָבַר, בְּאַחַת עֶשְׂרֵה נִדּוֹן, בִּשְׁתֵּים עֶשְׂרֵה יָצָא בְּדִימוּס.

Il était enseigné au nom de Rabbi Eliézer : Le vingt-cinq Elloul, le monde fut créé.

Il se trouve que tu dis que le jour de Roch haChanah : à la première heure la pensée [Lui] vint [de créer l’être humain], à la seconde Il consulta les anges de services, à la troisième Il rassembla de la poussière, à la quatrième Il le moula, à la cinquième Il le tissa, à la sixième Il fit un homoncule, à la septième Il lui insuffla une âme, à la huitième Il le plaça dans le jardin, à la neuvième il lui fut commandé, à la dixième il transgressa, à la onzième il fut jugé, à la douzième il sorti amnistié.

Cette nuance temporelle pourrait nous paraître insignifiante, nous qui sommes habitués à penser l’âge de l’univers autour quatorze milliards d’années, mais elle renverse le sens de Roch haChanah. Car si l’être humain est posé comme le cœur de l’acte de création, du מַעֲשֵׂה בְרֵאשִׁית, Ma’asséh Verechit, c’est que le cycle de l’année affecte plus l’être humain que l’univers.

Cette période des dix jours de repentir, ou de retour, nous invite à notre propre transformation, à notre re-création. C’est le moment où nous pouvons régénérer notre âme et programmer les meilleures résolutions pour l’année qui commence. A l’image de Dieu qui inscrit notre bilan spirituel dans le Livre de la Vie, nous pouvons noter nos bonnes résolutions à Roch haChanah et les sceller le jour de Yom Kippour, dans dix jours.

Mais Roch haChanah, c’est aussi, l’occasion de choisir comment étudier et transmettre cette tradition juive qui à la fois nous éclaire et nous échappe par les innombrables facettes qu’elle nous présente. Et c’est surtout significatif concernant les plus jeunes ; en tant que parents, ou grands-parents, nous partageons avec le Divin un peu de ce pouvoir de trans/formation, par les choix éducatifs que nous faisons pour nos enfants.

Nous pouvons faire le choix d’une transmission passive du Judaïsme, marquant timidement les dates de la vie juive, soit y percevoir une vérité importante pour comprendre notre monde, et leur faire partager cette capacité d’émerveillement et d’interrogation, en développant avec eux ces pousses d’un Judaïsme plus vivant, qui dépasse le simple sentiment d’appartenance pour exprimer nos valeurs.

C’est ce que nous essayons de faire à Beth Hillel à travers Talmidi et le programme de formation de notre Talmud Torah. Je pense que tous ceux qui ont vécu ici une Bar ou une Bat Mitzvah, ou qui ont lu les derachot de nos jeunes dans le Shofar, ont pu ressentir les liens authentiques que nos jeunes gens affirment avec les valeurs du Judaïsme.

La place que tiendra le Judaïsme dans leur vie d’adultes leur appartient, c’est aujourd’hui leur responsabilité, mais ils ont reçu les bases qui leur permettront de l’assumer, et surtout, je l’espère, le goût de notre tradition. Du point de vue des parents, vous pourriez vous demander, quel rôle de la Haggadah souhaitez-vous pour vos enfants ?

Le "Sage" a déjà trouvé sa place, et guidera les autres par son exemple.

Le "Naïf" en disant "Mah Zot", "qu’est-ce que ceci" ? attend que ses parents le guident. Les enfants ont toujours des questions à n’en plus finir.

Même le "Méchant" pose une question. Lui aussi voudrait savoir, mais il est peut-être trop tard car, même si il se sait Juif, le sens du Judaïsme lui est devenu étranger et il s’est mis en retrait du questionnement spirituel qui ne fait plus partie de son monde.

Quand à "celui qui ne sait pas poser de questions", la Haggadah nous répond clairement : N’attends pas que l’âge de la Bar ou Bat Mitzvah s’approche pour commencer à lui donner une réponse.

Il est vrai que que parfois les parents n’ont eux-mêmes pas reçu les réponses dont ils avaient besoin, en leur temps. Le Talmud Torah sera à leurs côtés pour les accompagner dans ce parcours perpétuel de questions et de réponses.

Je nous souhaite à tous une très belle et douce année 5780 et surtout la force et la sagesse d’exprimer notre capacité à nous former et nous transformer.

Chanah tovah oumetoukah, guemar h̲atimah tovah,

Rabbin Marc Neiger,
Roch haChanah 5780

 

1 L’expression Roch haChanah, רֹאשׁ הַשָּׁנָה, n’apparaît qu’une seule fois dans le Tanakh dans Ezekiel 40. Dans ce verset, elle se réfère au 10 de Tichri, c’est-à-dire à Yom Kippour ou peut-être aux dix premiers jours du mois, comme le début de l’année, mais non comme une fête spécifique.

2 Seder Olam Rabbah 6.2, Midrach Tanh̲ouma Ki Tissa 31.1, Midrach Tanh̲ouma Teroumah 8.1-2, et nombreuses autres références.

3 Ibid.

4 Talmud bRoch haChanah 27a et 31a, Levitique Rabbah 29.1.