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"Agir en juif, c'est chaque fois un nouveau départ sur une ancienne route" Abraham Heschel

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Yom Kippour 5780 (2019) Who by Fire?

Sermon prononcé par rabbin Marc Neiger à Yom Kippour, le 9 octobre 2019.

Who by fire a

H̲averot, H̲averim,

Au cœur de la liturgie de Roch haChanah et Yom Kippour, nous trouvons un texte particulièrement difficile. Pendant la période des dix jours redoutables, nous nous tenons face à Notre Juge. La plupart de nos prières de ces dix jours expriment d’un coté notre contrition, et de l’autre notre espérance en la Compassion Divine. Mais dans un autre registre, nous trouvons le Ounetanéh Tokef que nous lirons demain à l’office de Moussaf, au milieu de la journée de Yom Kippour aux pages 155-157. Je vous propose ce soir une lecture contemporaine de ce texte si fort et dramatique.

Dès son ouverture, le Ounetanéh Tokef exprime la gravité de cette journée et annonce solennellement notre jugement, הִנֵּה יוֹם הַדִּין Hinéh yom hadin, "voici le jour du jugement", et comment en cette occasion l’Eternel fait passer toutes les créatures sous sa houlette de Souverain, Juge et Pasteur.

כְּבַקָּרַת רוֹעֶה עֶדְרוֹ, מַעֲבִיר צֹאנוֹ תַּֽחַת שִׁבְטוֹ
Comme un berger menant son troupeau, il fait passer ses moutons sous son bâton.

De cet examen individuel et du bilan de nos actions de l’année dépendra notre destin, et notre nom sera inscrit dans l’un des livres de comptes des âmes ouverts devant l’Eternel. C’est en tout cas ce que nous raconte le Talmud (Roch haChanah 16b) :

א"ר כרוספדאי א"ר יוחנן שלשה ספרים נפתחין בר"ה אחד של רשעים גמורין ואחד של צדיקים גמורין ואחד של בינוניים צדיקים גמורין נכתבין ונחתמין לאלתר לחיים רשעים גמורין נכתבין ונחתמין לאלתר למיתה בינוניים תלויין ועומדין מר"ה ועד יוה"כ זכו נכתבין לחיים לא זכו נכתבין למיתה
Rabbi Krouspedaï disait au nom de Rabbi Yoh̲anan : trois livres sont ouverts à Roch haChanah, un pour les méchants absolus, et un pour les justes absolus, et un pour les binonéim, les entre-deux. Les justes absolus sont écrits et scellés immédiatement pour la vie, les méchants absolus sont écrits et scellés immédiatement pour la mort, les entre-deux sont mis en balance et y restent depuis Roch haChanah jusqu’à Yom Kippour. S’ils obtiennent du mérite, ils sont inscrits pour la vie, s’ils n’obtiennent pas de mérite, ils sont inscrits pour la mort.

Pour faire face à la rigueur de ce jugement, nous sommes empreints d’une certaine naïveté, mais aussi de bienveillance pour nous souhaiter les uns aux autres :

לְשָׁנָה טוֹבָה תִכָּתֵבוּ
Lechanah tovah tikatévou ! Soyez inscrit pour une bonne année.

Puis entre Roch haChanah et Yom Kippour

גְמַר חַתִימָה טוֺבָה
Conclusion par un bon sceau.

Même si nous ne prenons pas la métaphore du Livre de la Vie au premier degré, ni son corollaire, le Livre de la Mort, cette image possède une véritable puissance, et je dirais même une certaine emprise sur nous. L’idée d’une justice et d’une rétribution directe, d’une punition pour les méchants et d’une récompense pour les justes, nous tente car elle ordonnerait avec une logique implacable un monde qui nous échappe. Elle nous terrifie aussi par les implications qu’elle aurait sur notre existence imparfaite, et qui entraîneraient un châtiment immédiat. Elle permettrait aussi de rendre le Divin responsable de tous nos malheurs alors que le libre arbitre fait de l’être humain le seul coupable du mal qu’il fait à son prochain et à lui-même.

בְּרֹאשׁ הַשָּׁנָה יִכָּתֵבוּן, וּבְיוֹם צוֹם כִּפּוּר יֵחָתֵמוּן
A Roch haChanah, il (notre verdict) est écrit et le jour de Yom Kippour, celui-ci est scellé.

La légende attribue la composition du Ounetanéh Tokef au Rabbin Amnon de Mayence. Elle naquit au milieu du moyen-âge, fruit d’une période où les Juifs subissaient les exactions des croisades et la pression d’une Église de plus en plus intolérante. Elle raconte qu’Amnon de Mayence était l’ami de l’évêque de la ville, et que celui-ci le harcelait pour qu’il se convertisse au Christianisme. A force d’insistance, Amnon finit par envisager cette option et demanda trois jours de réflexion. Au bout des trois jours, il décida de conserver la religion de ses ancêtres, mais l’évêque continua à insister et se fit menaçant. Il lui fit couper un à un les membres, en représailles pour son obstination. Mutilé et agonisant, Amnon fut amené à la synagogue le jour de Roch haChanah où il déclama le Ounetanéh Tokef et rendit son dernier souffle.

Difficile d’imaginer une mise en scène plus dramatique et plus appropriée à la saison des Jours Redoutables. C’est ce qui explique que le Ounetanéh Tokef, et son histoire, soient devenus dès le 15ème siècle un élément central de la célébration de Roch haChanah et Yom Kippour dans les communautés Ashkénazes.

Presque en miroir de la légende de sa composition, le poème liturgique atteint son paroxysme à l’évocation du verdict et de son exécution :

מִי יִחְיֶה, וּמִי יָמוּת:
מִי בְקִצּוֹ, וּמִי לֹא בְקִצּוֹ:
מִי בָאֵשׁ, וּמִי בַמַּֽיִם:
מִי בַחֶֽרֶב, וּמִי בָרָעָב:
Qui vivra et qui mourra ?
Qui à son terme et qui au-delà ?
Qui par le feu et qui par l'eau ?
Qui par le glaive et qui par la famine ?

La violence des situations évoquées ne fait que renforcer l’impression qu’il s’agirait d’une intervention de la Providence Divine. En dehors d’un contexte de guerre ou de catastrophe naturelle, ces conditions sont peu probables et ne font que renforcer cette impression. Le contraste même avec la légende de la composition du piyout1 ne peut être évité. Si la Rétribution Divine existait en notre monde, de quel péché abominable pourrait-être coupable Amnon de Mayence pour mériter un châtiment aussi terrible ? De plus, tout semble faire de lui un sage et un tzaddik, sans même compter son martyr ! Bien sûr, la légende prête à Amnon un fort sentiment de culpabilité, pour avoir ne serait-ce qu’envisagé la conversion ; accablé, il aurait souhaité qu’on lui coupe la langue avec laquelle il avait demandé un délai de réflexion. Mais l’évêque, en bourreau sadique consommé, ne s’en est pris qu’à ses membres.

A priori, dans le Ounetanéh Tokef et selon le principe de la Rétribution Divine, c’est l’auteur de la faute qui subit lui-même le châtiment. Et donc c’est à nous-mêmes, qui nous tenons sur le banc de des accusés, que s’adresse la question,

Qui par le feu ?
Et qui par l’eau ?
מִי בָאֵשׁ, וּמִי בַמַּֽיִם:

Ce principe de rétribution est souvent exprimé dans le texte biblique, comme en Deutéronome 7.9-10 :

וְיָ֣דַעְתָּ֔ כִּֽי־יְהוָ֥ה אֱלֹהֶ֖יךָ ה֣וּא הָֽאֱלֹהִ֑ים הָאֵל֙ הַֽנֶּאֱמָ֔ן שֹׁמֵ֧ר הַבְּרִ֣ית וְהַחֶ֗סֶד לְאֹהֲבָ֛יו וּלְשֹׁמְרֵ֥י מצותו [מִצְוֺתָ֖יו] לְאֶ֥לֶף דּֽוֹר׃ וּמְשַׁלֵּ֧ם לְשֹׂנְאָ֛יו אֶל־פָּנָ֖יו לְהַאֲבִיד֑וֹ ...
Et tu sauras que l'Éternel, ton Dieu, lui seul est Dieu, un Dieu fidèle qui maintient son alliance de bienveillance pour ceux qui l'aiment et obéissent à ses commandements, jusqu'à la millième génération; mais qui fait payer ceux qui le haïssent en les faisant périr devant Lui … (Dt. 7.9-10).

Comme nous l’avons évoqué, ces circonstances correspondent à des situations terribles et cataclysmiques, et ces cauchemars nous sont heureusement, le plus souvent, épargnés.

מִי בָאֵשׁ, וּמִי בַמַּֽיִם:
Qui par le feu ?
Et qui par l’eau ?

Mais, sommes nous réellement à l’abri de ces fléaux aux proportions bibliques ? Jamais nous n’avons connu un été aussi chaud. Non seulement les chaleurs ont été extrêmes dans la plus grande part de l’hémisphère nord, avec des records souvent improbables, on a frisé les 40°C en Juillet dans le Limbourg et à Uccle, mais avec la persistance de la chaleur, le mot sécheresse s’est imposé comme une réalité pour les agriculteurs Belges et Européens.

Jusqu’à il y a peu, il m’arrivait de me moquer gentiment de la météo en Belgique, et de son climat particulièrement humide. Est-il encore possible de le faire innocemment ? Et pourtant la situation en Belgique est assez inoffensive par rapport à celle de tout le bassin méditerranéen.

מִי בָאֵשׁ, וּמִי בַמַּֽיִם:

Avec les effets sensibles du réchauffement climatique, le feu du soleil et l’absence de l’eau sont devenus des véritables menaces pour notre manière de vivre. Mais en aucun cas nous ne pourrions dire que ceux qui sont affectés par la sécheresse sont responsables de ce qui leur advient.

מִי בָאֵשׁ, וּמִי בַמַּֽיִם:

Le feu n’est pas seulement celui du soleil et de la chaleur, c’est celui des flammes des incendies de forêts que notre monde à connus cette année. Autour de la Méditerranée, mais aussi en Californie, en Sibérie, en Amazonie, en Afrique, ou en Australie, les feux de forêts ont pris des proportions terrifiantes, libérant d’énormes quantités de CO2 et ravageant une biodiversité souvent à peine explorée. Alors que nous étions incapables de les contenir, les flammes ont aussi incinéré des zones habitées. Impossible de ne pas faire l’association en rappelant que la petite ville de Paradise est littéralement devenue Guéhinom, la vallée près de Jérusalem, où selon notre tradition, des humains étaient immolés par le feu à des divinités étrangères.

מִי בָאֵשׁ, וּמִי בַמַּֽיִם:

L’eau aussi a été plus que jamais un élément destructeur cette année. Les zones tropicales sont accoutumées aux cyclones. Mais cette année, leur intensité et leur pénétration dans les terres ont atteint des proportions inconnues. Au mois d’août l’ouragan Dorian a ravagé les îles Abaco et les Bahamas, avant de lécher toute la longueur de la côte Est de l’Amérique du Nord. Il y a quelques semaines, des inondations meurtrières frappaient l’Espagne, et il y a à peine quelques jours, l’Irlande et la Grande Bretagne faisaient face à Lorenzo, le premier ouragan de catégorie 5 enregistré dans cette région du globe.

מִי בָאֵשׁ, וּמִי בַמַּֽיִם:

Est-il vraiment utile de faire ici la liste des endroits où le feu et l’eau, emportés par la nature, ont déversé leur pouvoir destructeur ? Je ne saurais quand m’arrêter.
Mais la question qui m’interpelle est la suivante :

מִי יִחְיֶה, וּמִי יָמוּת:
Qui vivra et qui mourra ?

Si il y a bien une transgression au départ, parle-t-on ici du pécheur lui-même ? Les catastrophes naturelles nées du réchauffement climatique sont la conséquence de fautes commises localement, et aussi de l’autre côté du globe. Car c’est bien notre gloutonnerie énergétique qui est une transgression, par les destructions qu’elle entraîne. Il est même forcé de constater que des vies humaines en sont aujourd’hui le prix. Mais quelle est notre part de responsabilité ? Jusqu’à quel point sommes nous complices, même si nous croyons faire déjà de notre mieux pour réformer nos comportements ? Un Midrach (Lévitique Rabbah 4.6) nous apporte un éclairage pertinent :

תָּנֵי רַבִּי שִׁמְעוֹן בַּר יוֹחָאי, מָשָׁל לִבְנֵי אָדָם שֶׁהָיוּ יוֹשְׁבִין בִּסְפִינָה נָטַל אֶחָד מֵהֶן מַקְדֵּחַ וְהִתְחִיל קוֹדֵחַ תַּחְתָּיו, אָמְרוּ לוֹ חֲבֵרָיו מַה אַתָּה יוֹשֵׁב וְעוֹשֶׂה, אָמַר לָהֶם מָה אִכְפַּת לָכֶם לֹא תַחְתִּי אֲנִי קוֹדֵחַ, אָמְרוּ לוֹ שֶׁהַמַּיִם עוֹלִין וּמְצִיפִין עָלֵינוּ אֶת הַסְּפִינָה. כָּךְ אָמַר אִיּוֹב (איוב יט, ד): וְאַף אָמְנָם שָׁגִיתִי אִתִּי תָּלִין מְשׁוּגָתִי, אָמְרוּ לוֹ חֲבֵרָיו (איוב לד, לז): כִּי יֹסִיף עַל חַטָּאתוֹ פֶשַׁע בֵּינֵינוּ יִשְׂפּוֹק, אַתָּה מַסְפִּיק בֵּינֵינוּ אֶת עֲוֹנוֹתֶיךָ.
Rabbi Chimon bar Yoh̲aï enseignait une parabole (Machal) : Il y avait des hommes assis sur les bancs d’une galère et l’un d’eux prit une chignole et commença à percer sous lui. Ses compagnons lui dirent : qu’est-ce que tu t’apprêtes à faire là ? Il répondit : pourquoi vous en soucier ? (Qu’est-ce que ça peut vous faire ?), N’est-ce pas sous moi que je perce ? Ils lui répliquèrent : c’est que l’eau va monter et nous submerger avec la galère ! Ainsi Job a dit : "Même si j’avais fauté, ces fautes ne pèseraient que sur moi." (Job 19.4). Ces compagnons répondirent : "car il ajoute une transgression à sa faute, il répand son péché parmi nous" (Job 34.37). et toi, tu nous fais partager ta faute !

A la première lecture, on pourrait penser que les compagnons du perceur s’inquiètent avant tout pour leur propre survie, et il est certain que cela fait partie de leurs craintes. Le "perceur" non plus ne comprend pas, il ne comprend d’ailleurs pas grand-chose puisqu‘il ignore même les conséquences concrètes de son acte. Ce que lui reprochent en premier lieu ses compagnons n’est pas de les noyer, mais de les rendre tous co-responsables et coupables de leur morts à tous, c’est à dire de meurtre, car ils n’ont pas pu, ou pas voulu, agir pour l’en empêcher.

Si nous revenons à notre actualité, non seulement nous sommes tous solidaires de l’avenir de notre monde, mais nous sommes également solidaires et coupables lorsque nous n’agissons pas pour empêcher les autres de mal agir. En tant que Juifs, nous ne pouvons pas nous contenter d’être des spectateurs. Il est exigé de nous, il nous est commandé, d’être des acteurs : une Mitzvah n’est pas une option. Certains reprochent au Divin de ne pas intervenir dans les affaires de notre monde, mais ils oublient que c’est à l’être l’humain que ce monde à été confié, et que c’est donc par notre intermédiaire que cette intervention peut avoir lieu.

Inspirée de Genèse Rabbah (44.12)2, c’est le sens de la conclusion du Ounetanéh Tokef, qui apparaît comme un point de basculement :

וּתְשׁוּבָה וּתְפִלָּה וּצְדָקָה מַעֲבִירִין אֶת רֹעַ הַגְּזֵרָה
Mais la Techouvah (le repentir), la Tefilah (la prière), la Tzedakah (les actes de justice) annulent la sévérité du décret.

La promesse de Yom Kippour n’est pas que nous pouvons ignorer nos fautes comme si elles n’avaient jamais été commises, mais qu’il nous est accordé la capacité de leurs faire face, c’est-à-dire que nous pouvons apprendre de nos erreurs et travailler à réparer leurs conséquences.

Nous pourrions traduire en termes plus modernes la conclusion du Ounetanéh Tokef : "Mais l’apprentissage de comportements plus vertueux, un engagement plus militant et des actes de solidarité sont toujours possibles et nous permettront de modérer les difficultés auxquelles les générations suivantes devront faire face."

Que l’Eternel nous bénisse et nous aide à abandonner nos errements passés.
Ken yehi ratzon.

Que l’Eternel nous éclaire de sa lumière et nous inspire pour construire un avenir nouveau.
Ken yehi ratzon.

Que l’Eternel tourne ses regards vers nous comme nous saurons le tourner vers les autres.
Ken yehi ratzon.

Chana tovah,

Rabbin Marc Neiger

a  Le titre Who by fire renvoie à la chanson de Leonard Cohen qui m’a inspirée pour ce texte, et qui est également une réécriture moderne du Ounetanéh Tokef.

1  Poème liturgique.

2רַבִּי יוּדָן בְּשֵׁם רַבִּי אֶלְעָזָר אָמַר שְׁלשָׁה דְבָרִים מְבַטְּלִים גְּזֵרוֹת רָעוֹת, וְאֵלּוּ הֵם, תְּפִלָּה וּצְדָקָה וּתְשׁוּבָה, וּשְׁלָשְׁתָּן נֶאֶמְרוּ בְּפָסוּק אֶחָד, הֲדָא הוּא דִכְתִיב. Rabbi Youdan dit au nom de Rabbi Eléazar : Trois choses annulent la sévérité du décret : la prière, le don aux indigents et le repentir, comme il est dit dans (II Chr. 7.14).