L’isolement empathique

L’isolement empathique

Catégorie(s): Sermon, Video

Publié le : 29/09/2026

Publié par : Rabbin Marc Neiger

Image miseen avant

Sermon de Roch haChanah 5787

L’Isolement Empathique

Dos à l’assemblée, je m’installe pour prendre un selfie face à l’arche. L’assistance entre dans le cadre. Le bruit de l’obturateur résonne dans le sanctuaire.

Je me retourne alors vers l’assemblée et lance, avec un sourire :

« C’est pour mes followers ! »

Lorsque nous postons quelque chose sur les réseaux sociaux, à qui nous adressons-nous donc vraiment ? Est-ce que nous partageons et communiquons réellement avec ceux qui recevront ce post ?

Bien sûr, cela peut faire plaisir à votre grand-mère, ou à votre petit-fils, ça dépend de votre génération ; mais finalement, qui est au bout du fil quand vous vous adressez à « tout le monde » ? Posez-vous la question dans l’autre sens, dans l’immense flux sur votre écran, et même en éliminant tout le bruit de la publicité ciblée, des fake news et des vidéos de chatons, quand avez-vous réellement lu et fait attention au contenu personnel d’un post ?

Si nous sommes aujourd’hui à l’ère du smartphone et des réseaux sociaux, censés nous permettre de mieux communiquer avec l’autre, la question n’est pas nouvelle. Le récit de la Akédah, que nous lirons demain, nous raconte lui aussi une histoire de silence, d’incapacité à entendre.

Plus d’une fois, j’ai partagé avec vous certains de mes sentiments sur cet épisode, et tout d’abord mon rejet de la lecture de Kierkegaard et de certains de nos sages ; malgré l’admiration que peut susciter le « chevalier de la foi », c’est la porte ouverte à toutes les violences commises par les fondamentalistes de tout poil. Comme d’autres rabbins qui s’en étonnent dans des midrachim1, j’ose aller jusqu’à l’idée qu’Abraham a failli à l’épreuve que lui impose Dieu en « oubliant » de se rebeller.

Aujourd’hui, j’aimerais explorer une idée similaire, de voir dans ce récit une forme de surdité croissante, un isolement empathique d’Abraham. Cet isolement lui permet bien sûr de continuer vers l’innommable, mais surtout l’empêche de s’arrêter ou de faire un pas de coté pour s’ouvrir à la voix des autres.

Immédiatement après avoir entendu l’injonction divine, Abraham se met en route avec Isaac, deux jeunes serviteurs et son âne. Bien qu’il attende le lendemain matin pour partir, le texte nous donne un sentiment d’urgence, rien ne semble pouvoir contrecarrer ce projet, pas la moindre péripétie, le moindre petit caillou dans la sandale pour faire une pause.

Arrivés, déjà, au pied de la montagne désignée par l’Éternel, Abraham laisse l’âne et les serviteurs pour entamer l’ascension avec Isaac. C’est ici l’occasion du seul véritable dialogue :

וַיֹּ֨אמֶר יִצְחָ֜ק אֶל־אַבְרָהָ֤ם אָבִיו֙ וַיֹּ֣אמֶר אָבִ֔י וַיֹּ֖אמֶר הִנֶּ֣נִּֽי בְנִ֑י וַיֹּ֗אמֶר הִנֵּ֤ה הָאֵשׁ֙ וְהָ֣עֵצִ֔ים וְאַיֵּ֥ה הַשֶּׂ֖ה לְעֹלָֽה׃ וַיֹּ֙אמֶר֙ אַבְרָהָ֔ם אֱלֹהִ֞ים יִרְאֶה־לּ֥וֹ הַשֶּׂ֛ה לְעֹלָ֖ה בְּנִ֑י

Isaac parla à Abraham, son père, et dit : mon père !
Il (Abraham) dit : Me voici , mon fils.
Il (Isaac) dit : Voici le feu et le bois, mais où est l’agneau pour l’holocauste.
Il (Abraham) dit : Dieu pourvoira à l’agneau pour l’holocauste, mon fils.2

La réponse d’Abraham est particulièrement laconique, et répond-elle véritablement à la question d’Isaac ? Abraham ne se contente-t-il pas d’écarter la question comme si la parole de son fils ne pouvait avoir d’importance à ses yeux ? Est-ce l’aveuglement d’Abraham ou une tromperie pour essayer de rassurer la crainte légitime d’Isaac ? La réponse d’Abraham s’avérera littéralement presque prophétique… mais presque seulement, car elle mentionne un agneau et non un bélier.3 En fait, Abraham ne fait que clore la discussion, il « swipe » la voix à peine esquissée d’Isaac.

Un like ou un émoticône sont-ils d’authentiques réponses à une question ou un salut ? Pourtant c’est ce que nous nous contentons de faire la plupart du temps. Bien qu’ils reprennent leur marche « chenéhem yaẖdav », שְׁנֵיהֶ֖ם יַחְדָּֽו,4 nous pouvons aussi bien traduire traditionnellement « tous les deux ensemble » « comme un seul », que « comme deux, chacun comme un seul », isolés l’un de l’autre. Ce sont d’ailleurs, dans la Torah, les dernières paroles entre le père et le fils.

Également, le jour de l’injonction divine, Abraham ne prend même pas la peine d’informer ou de consulter Sarah. Il sait pourtant l’importance d’Isaac pour sa mère ; bien sûr comme pour n’importe quelle mère, mais encore plus pour celle qui était prête à mettre en jeu sa position d’épouse unique afin « d’être construite »5 par la naissance d’un enfant, fut-il mis au monde par une autre.

Le Pirké deRabbi Eliezer6, suivi par Rachi7, nous dit que lorsque Sarah apprend ce qui est en train de se passer, elle en meurt. Par un « ami », Sarah découvre le dernier post d’Abraham, tout fier devant l’autel avec Isaac ligoté, et s’apprêtant à l’égorger. Abraham a non seulement exclu Sarah de toute possibilité de discussion, mais il s’est accaparé le récit en faisant un acte « d’héroïsme personnel », il s’attache à faire le buzz plutôt qu’à partager, que ce soit avec son propre fils ou son épouse. Sa satisfaction à exister au regard d’étrangers prend le pas sur la vie de son fils, et, si finalement Isaac est épargné, c’est au prix de la vie de Sarah.

וַיֹּ֨אמֶר אַבְרָהָ֜ם אֶל־נְעָרָ֗יו שְׁבוּ־לָכֶ֥ם פֹּה֙ עִֽם־הַחֲמ֔וֹר וַאֲנִ֣י וְהַנַּ֔עַר נֵלְכָ֖ה עַד־כֹּ֑ה

Abraham dit aux deux jeunes gens : restez ici avec l’âne, moi et le jeune homme, nous irons jusque là-bas.8

Au pied de la montagne, Abraham s’adresse à ses deux serviteurs, « Restez ici avec l’âne ». Les deux serviteurs représentent peut-être la position de ces étrangers auxquels Abraham s’adresse, tout en ne leur prévoyant pas même d’espace pour répondre ou acquiescer à sa consigne. Dans Berechit Rabbah9, le darchan, l’auteur du midrach, perçoit très bien la distance imposée par Abraham entre lui et les serviteurs, son audience passive, et au lieu de lire « restez ici avec l’âne, im haẖamor », עם־החמור, il lit « restez ici, am haẖamor », peuple de l’âne, « bande de crétins ». La gloire que tire Abraham n’est même plus due à ses accomplissements, mais à sa capacité à rabaisser les autres.

וַיִּשְׁלַ֤ח אַבְרָהָם֙ אֶת־יָד֔וֹ וַיִּקַּ֖ח אֶת־הַֽמַּאֲכֶ֑לֶת לִשְׁחֹ֖ט אֶת־בְּנֽוֹ׃ וַיִּקְרָ֨א אֵלָ֜יו מַלְאַ֤ךְ יְהֹוָה֙ מִן־הַשָּׁמַ֔יִם וַיֹּ֖אמֶר אַבְרָהָ֣ם ׀ אַבְרָהָ֑ם

Abraham élança sa main, prit le couteau pour égorger son fils. Des cieux, l’envoyé de l’Éternel l’appela et dit : Abraham ! Abraham !10

Le bras d’Abraham s’apprête à s’élancer pour égorger Isaac, quand une voix transperce le silence et appelle « Abraham ! Abraham !! » Pourquoi cet appel redoublé ? Abraham est-il si sourd que même la voix de l’ange de l’Éternel ne puisse l’atteindre ? Abraham est tout accaparé par son geste, par son destin, qui oserait venir le déranger, serait-ce une voix céleste ? Même Dieu n’a plus accès à l’attention d’Abraham, celui qui incarnerait une forme d’idéal de dialogue avec Dieu est devenu imperméable à la sollicitation divine.

Même après avoir arrêté son geste une première fois, Abraham se referme à nouveau, et l’ange doit l’appeler une seconde fois « Vayikra » plutôt que de simplement continuer à parler « vayomer ».

וַיִּקְרָ֛א מַלְאַ֥ךְ יְהֹוָ֖ה אֶל־אַבְרָהָ֑ם שֵׁנִ֖ית מִן־הַשָּׁמָֽיִם׃

L’envoyé de l’Eternel appela vers Abraham une seconde fois depuis les cieux.11

Dans le célèbre tableau du Caravage, l’instant miraculeux où Abraham prend enfin conscience d’une présence extérieure nécessite la main de l’ange, alors qu’Isaac ouvre la bouche pour un hurlement silencieux.

Au moins trois fois dans le récit, Abraham affirme son incapacité à entendre l’autre, peut-être même parce qu’il ne souhaite pas entendre une autre voix que la sienne … ou celle directe de Dieu à l’occasion. Mais au lieu de le sensibiliser à la présence et au besoin de l’autre, il semble que l’effet de la parole divine sur Abraham soit de le refermer sur lui-même ; c’est comme si la violence naissait non de la demande de Dieu, mais de la manière dont le sens du sacré, oblitérant toute autre perception, le rendait aveugle et sourd. Lorsque Dieu ne lui parle plus directement, le patriarche se sent le seul digne de sa propre parole, tout devient « monologue ».

Lorsque nous exposons notre vie sur les réseaux, c’est finalement le même mécanisme qui est à l’œuvre, le sens du sacré en moins (ou alors je vous conseille de consulter). Sous prétexte de s’adresser à un « public » qui reste foncièrement indéfini, nous sommes pareils à Abraham, nous gardons toute la maîtrise de notre narratif sans risque d’interférence ou d’interruption par un tiers. Nous ne partageons pas, nous publions. Pathétiquement, nous sommes le plus souvent l’unique audience de notre mise en scène. Même à travers une réaction, la technologie ne fait qu’amplifier le silence. La preuve en est paradoxalement le buzz que nous créons parfois, soit positivement pour avoir dénoncé un autre, soit négativement pour avoir été mal compris ; en aucun cas il ne s’agit de partage.

Rien de nouveau sous le soleil, nous aimons trop nous écouter nous-mêmes. Chacun dans notre cage numérique insonorisée, nous pouvons nous exprimer librement sans contradicteurs, mais aussi sans audience, et sans partager jusqu’à ignorer ceux qui nous sont les plus proches, comme Abraham ignorant Sarah et Isaac.

Peut-être plus que de surdité physique, je pense qu’il faut parler d’isolement empathique. Les sons de notre entourage nous parviennent toujours mais nous sommes incapables d’écoute. Tout est compris selon la grille de notre propre opinion et de notre propre égo. Notre solitude et notre isolement croissent avec le nombre de nos « amis » virtuels. Chez certains jeunes adultes, mais pas uniquement, cela a pris une forme surprenante et paradoxale : le refus d’utiliser leur téléphone.

Pardon, je reformule. Ils refusent d’utiliser le téléphone pour téléphoner. Ils préfèrent un « vocal », un échange de messages enregistrés sur whatsapp sans faire face à l’existence de l’autre, ni donc au risque d’être interrompus. Le plus souvent ils écoutent ces messages en accéléré pour échapper à l’émotion qui pourrait exister dans le message.

Pourtant, la première injonction de notre liturgie n’est pas « parle » דבר, daber, ou « crois » האמן, haamen, mais שמע, chema, écoute. Ce « Chema », bien qu’il s’agisse d’une « prière » ne s’adresse pas au Divin, mais à nous même, à Israël. Dans la Torah, cette injonction, Chema, est souvent un appel à notre attention et à notre obéissance concernant un commandement à venir, mais dans la prière du Chema, nous pouvons la comprendre comme étant le commandement : « Écoute Israël », Israël est ici aussi bien l’acteur que l’objet de l’action d’écouter. Écoutons-nous les uns les autres … afin de ne pas nous retrouver comme Abraham, prêts à blesser ou à laisser faire du mal à ce qui devrait nous être le plus cher.

Aujourd’hui, à Roch haChanah, nous ouvrons la période des Asseret yémé techouvah, des dix jours de repentance, mais qu’est-ce que la repentance, la Techouvah ? Est-ce qu’il s’agit seulement d’assister à la Néïlah de Yom Kippour pour expier notre goût pour les gambas grillées de cet été ? Pourquoi avons-nous dix jours entiers dédiés à l’expression de la Techouvah ? Le traité Yoma12 précise que Yom Kippour ne nous permet d’expier que les fautes commises envers Dieu, mais que pour les fautes envers un autre humain, cela n’est possible qu’APRÈS avoir obtenu son pardon.

עֲבֵרוֹת שֶׁבֵּין אָדָם לַחֲבֵרוֹ, אֵין יוֹם הַכִּפּוּרִים מְכַפֵּר, עַד שֶׁיְּרַצֶּה אֶת חֲבֵרוֹ

Les fautes entre l’être humain et son prochain, Yom hakippourim ne [les] absout pas, tant que le prochain ne le pardonne (lit. ne le désire pas).

Seriez-vous prêt à accorder votre pardon à celui qui se contenterait d’un post générique alors qu’il vous a blessé, VOUS ? Demandez sincèrement pardon, faire Techouvah, implique de renouer une relation que nous avons endommagée, voire brisée. De même que seul l’offensé peut nous exprimer son pardon, il nous appartient d’aller vers lui pour lui parler, et lui d’être prêt à nous écouter. Peut-être une de nos grandes fautes cette année est simplement de ne pas être allé parler à quelqu’un ou de ne pas avoir directement pris de ses nouvelles.

Dans la Torah, l’expression Roch haChanah n’est jamais utilisée, la fête s’appelle Yom Terou’ah ou Yom Zikaron Terou’ah, le jour de la sonnerie ou le jour de la sonnerie de commémoration. La sonnerie du Chofar est bien évidemment, telle l’interpellation de l’ange, une manière stridente de nous faire sortir de notre torpeur ou de notre surdité. D’ailleurs la bénédiction précise que la mitzvah correspondante n’est pas de sonner du chofar, לתקוע שופר, litko’a chofar, mais לשמוע קול שפר, lichmo’a kol chofar, d’écouter la voix du chofar. En d’autres termes, non pas de faire plus de bruit ou de buzz, mais de nous mettre en capacité d’écoute.

Abraham n’a jamais manqué de foi en Dieu, au point même d’accepter une demande abominable, mais il a ignoré sa foi envers les autres, en la possibilité même que les autres pouvaient avoir quelque chose à lui dire. L’isolement empathique est le résultat de celui qui répète incessamment regarde (moi), écoute (moi) Chema ! Alors que pour en sortir il suffit cette année de dire : Ani Chome’a, אני שומע ! je (t’)écoute !

Chabbat Chalom, Chanah Tovah ouMetoukah !

Rabbin Marc Neiger


1 Voir par exemple Beréchit Rabbah 55:7.

2 Genèse 22:7-8.

3 Voir Genèse 22:13.

4 Genèse 22:8.

5 Genèse 16:2.

6 Pirké deRabbi Eliezer chapitre 32.

7 Rachi sur Genèse 23:2.

8 Genèse 22:5.

9 Beréchit Rabbah 56:2.

10 Genèse 22:10-11.

11 Genèse 22:15.

12 Michnah Yoma 8:9, Bavli 85b.

Publications similaires