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December 31, 2020 6

Edito  |  Mystique(s) juive(s) et Raison

Alexandre (Ezra) Piraux
shofar@beth-hillel.org

(Erratum page 48, poème de Julien Goossens, "Fleuve ancien-lit nouveau" : lire plus bas)

Pourquoi s’intéresser à la mystique juive ?

« Le cœur de l’homme s’est endurci, il n’entend plus. L’humanité s’est dégradée, elle ne vit plus que sur son animalité, sa part mystique, poétique, spirituelle, s’est rabougrie et s’est éteinte ».
Boualem Sansal Abraham ou La Cinquième Alliance (2020).

La crise de la vérité et la montée des incertitudes angoissantes est-elle à l’origine d’un regain d’intérêt pour le mysticisme chez certaines personnes ? Nous n’avons pas la réponse mais il semble que le regain mondial de religiosité touche plutôt des croyances intéressées s’apparentant, pour certains cultes, à des pratiques superstitieuses afin d’obtenir des faveurs ou des protections.

Alors pourquoi avoir choisi ce thème et pas un autre ? Il y a plusieurs raisons à cela. Peut-être parce qu’il est peu abordé dans le Judaïsme libéral, qui semble avoir plus de réticences que d’affinités avec ce sujet. Aussi, de manière plus accidentelle, il y a le fait que dix séminaires ont été animés sur ce sujet en 2019-2020 par l’Etudiant Rabbin Etienne Kerber à l’occasion de son stage à Beth Hillel, ce qui fut un déclencheur d’intérêt. Ce numéro n’est bien sûr pas un plaidoyer en faveur ou défaveur, mais une ouverture à d’autres pratiques spirituelles. A chacun de faire son choix à cet égard, selon son propre ressenti, sa propre expérience.

Tout d’abord observons que le mot mystique vient de mystikos, « caché » et vient de la même famille que mystérion, « mystère ». Nous constatons aussi que la notion d’ésotérisme/mysticisme est indissociable de toute tradition spirituelle.

De manière générale, il est permis d’affirmer que la mystique est un type d’approche qui s’intéresse à ce qui n’est pas mesurable. Elle veut parler d’un « ailleurs », du monde non visible, pour avoir conscience du reste de la création.

Être mystique c’est peut-être chercher un sens à tout ce qui se produit (mais à vouloir trouver du sens à tout, ne risque-t-on pas de détruire le sens ?). C’est désirer comprendre le monde, sa Réalité ultime, sans négliger de le relier au quotidien du monde matériel. C’est aussi rendre aussi le merveilleux quotidien, pour réenchanter le monde. A ce titre déjà, l’artiste inspiré est l’intercesseur du sacré, l’intermédiaire entre le monde d’en haut et le monde d’en bas.

Selon Gershom Scholem (1897-1982) philosophe et historien de la mystique juive, la mystique a engendré les « Lumières juives » en déniant toute valeur à la pratique rabbinique traditionnelle1.
Pour ce dernier, la dissidence religieuse a joué un rôle dans l’invention de la modernité sociale et politique.
Notons aussi un élément très souvent méconnu, à savoir que la méditation dans le silence est un outil spirituel juif.

Chaque séance d’études se termine par une méditation. La méditation avec le silence (hitbodédout) est un outil spirituel juif très ancien, tenant des racines de la Torah2 même si on relie d’abord le Judaïsme avec une pratique de commandements et d’actions éthiques. Le représentant le plus connu de la méditation hébraïque est Rabbi Abraham Aboulafia (XIIIème siècle) et la renaissance de cette approche est due à Rabbi Nahman de Bratslav (XVIIIème siècle) qui insiste sur la nécessité d’y consacrer au moins une heure par jour.

Le fait qu’il existe plusieurs manifestations de la mystique juive, plusieurs sources d’inspiration n’est pas sans susciter au départ un malaise conceptuel lié à notre demande de rationalité et d’unité. Dans les expériences mystiques, les compréhensions, révélations ou illuminations subites sont difficiles à transposer en langue conceptuelle3. On se trouve plus dans le ressenti.

Cependant il n’y a pas, selon nous, d’opposition entre l’expérience de la chaleur d’une vie intérieure intense et la froide raison. La science empreinte de rationalité absolue et l’intuition mystique, poétique ou artistique sont complémentaires. Il nous semble d’ailleurs primordial de préserver la valeur différentielle de l’une et de l’autre et de ne pas rejeter la raison intuitive qui témoigne de la fécondité de la raison et du cœur.

Le « mot » de notre Président à l’espièglerie légendaire, nous incite à stimuler notre appétit culturel en allant vers de nouvelles lectures.

De son côté, notre Vice-Président Gilbert Lederman conduit un entretien avec Bill Echikson, Directeur du bureau de l’European Union of Progressive Judaism auprès des Institutions européennes. Le poste stratégique de Bill Echikson en fait un interlocuteur de choix quant à la question des relations entre Israël et l’Europe.

Nous publions ensuite le sermon de Rabbi Marc Neiger « Dieu en quarantaine », prononcé à Yom Kippour. Rabbi nous rappelle qu’il serait blasphématoire d’imaginer Dieu prêt à satisfaire toutes nos prières et demandes, légitimes ou non. « Le Judaïsme n’imagine d’ailleurs pas un être humain soumis au caprice et au bon vouloir de Dieu, mais un partenariat entre le Divin et l’Humain. »

Les textes de la thématique présentée sont exceptionnellement nombreux et riches. Ils croisent un nombre d'idées et de valeurs partagées, en ce compris par ceux qui ne sont pas intéressés par la Kabbale. Comme l’a écrit Rabbi Neiger nous ne pouvons qu’être admiratifs des nombreux penseurs qu'elle a engendrés.

Vous constaterez que chaque contributeur apporte sa sensibilité ou lecture personnelle : philosophique chez Edouard Robberechts, plus poétique et émotionnelle du côté d’Etienne Kerber, historique et psychologique chez Isabelle Telerman ou linguistique pour Giuseppe Balzano.

Le point commun de ces contributions est qu’elles sont particulièrement claires, structurées, et actuelles, notamment en ce qu’elles portent des valeurs de vie. Elles nous rappellent que le but final est l’amélioration de l’homme, de réaliser une meilleure version de nous-mêmes, et en fin de compte le Tikkoun Olam.

C’est dans le cadre de la rubrique « Rencontre avec » que vous en saurez beaucoup plus sur la personnalité de Benjamin Dobruszkes, Président de notre synagogue. A lire donc de toute urgence.

Luc Bourgeois poursuit sa série d’articles « Mythologies » qui revisite, en les comparant, récits mythiques hébreux et grecs. Cette fois, il s’agit de la Création.

Nous mettons ensuite en évidence deux poèmes émouvants envoyés respectivement par Sorin Carmi Arnet et Simon Goossens (24 ans) qui représentent chacun une génération différente mais qui se trouvent réunis par une sensibilité partagée.

Marc Brichaux nous emmène enfin à la découverte de poètes yiddish prolétariens dont certains travaillaient dans des sweatshops (littéralement des boutiques de transpiration) aux Etats-Unis, en ce début du XXème siècle. Au-delà de leurs dures conditions d’existence, s’élève le souffle de leurs mots terrifiants et des strophes qui ne peuvent que vibrer en nous. Ces poètes-ouvriers parviennent de la sorte à transcender leur destinée en dépit d’une compréhensible désespérance. En cela ils sont une leçon de Vie et de résilience.

Puisse ce numéro élargir nos horizons et être une source d’inspiration renouvelée.

Bien sûr il y a de grandes différences entre la lecture et la pratique, ne serait-ce que celle de la méditation. Elle peut aider à vivre autrement et à faire face.

Toutes ces calamités qui s’abattent sur nous sont peut-être des signes pour réveiller notre imagination.

 

Alexandre (Ezra) Piraux
Rédacteur en chef
shofar@beth-hillel.org

1 Kriegel, M., in Dictionnaire des faits religieux, sous la dir. Azria, R., et Hervieu-Léger, D., verbo « mysticisme », PUF, 2019.

2 Kaplan, A., La méditation et la bible, Albin Michel, 1993., p.1133.

3 Joas, H., Les pouvoirs du sacré une alternative au récit du désenchantement, Seuil, 2020, p.48.

 

ERRATUM
Suite à un regrettable malentendu, le poème de Julien Goossens "Fleuve ancien-lit nouveau", publié en page 48, a été bien involontairement tronqué.
Le voici intégralement, tel que transmis par l'auteur, à qui nous présentons nos sincères excuses pour ce désagrément.
Le comité de rédaction

 

Fleuve ancien – lit nouveau

 

Que la perte cesse

D'être la perte, qu'elle soit

A minima

Un palier – illimité.

Palier constructible sur lequel pourrait

S'édifier une culture,

 

Continûment.

 

Un terrain constructible, c'est cela qui tient à cœur

Dans l'entre-deux qui ne veut pas mourir.

Dans l'entre-deux natal, qui est, c'est comme cela,

Notre seule patrie.

 

*

 

Voilà l'ennui (ou la solution trop exigeante), lorsque l'on naît dedans, que l'on s'attache à telle portion de la pente, en refusant qu'elle ne soit que pente.

 

*

 

En réfléchissant à la littérature des Juifs assimilés interrogeant leur identité (corpus qui constitue d'ailleurs une culture potentielle) l'on se dit : le judaïsme traditionnel et ses textes fondateurs déjà se développaient dans une mesure importante autour de la perte, du souvenir de la perte (d'un lieu, d'un état précédent, etc.). Je ne dis pas que c'est une continuité, on ne peut pas le dire la conscience claire (et même assez obscure), mais cela laisse infiniment songeur.

 

*

 

Le poème ne part pas du précédent astérisque.

 

Par Julien Goossens