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Le Shofar : (re)découvrez-le en ligne

December 31, 2020 6

Edito  |  Le mensonge : le mépris de la vérité

Alexandre (Ezra) Piraux
shofar@beth-hillel.org

 

« Un mensonge répété dix mille fois devient vérité »
Attribué à Joseph Goebbels

 

Il semble bien qu’on n’ait jamais menti autant que de nos jours, en tous les cas aussi massivement. Le mensonge post-moderne s’adresse à la grande masse grâce aux réseaux sociaux. Si la technologie utilisée aujourd’hui est ultra sophistiquée, le contenu des nombreux médias sociaux est généralement assez sommaire et pauvre, comme l’est souvent toute production de masse.

Selon de nombreux spécialistes, l’apparition de nouveaux médias a contribué à une « déréalisation », dans le sens où ces vecteurs de diffusion conduisent le public à être éloigné de la réalité du monde et à vivre dans un univers plus en plus virtuel. Par ailleurs, la multitude d’informations contradictoires a provoqué une sorte de désorganisation du réel, à savoir que les personnes ne savent plus très bien ce qu’il faut croire et à quel « saint » se vouer. La réalité de ce qui se passe est de plus en plus difficilement accessible dans un environnement délétère où personne ne croit plus personne. Le 1er août 2020, 20.000 manifestants ont ainsi hurlé à Berlin que « Le virus n’a jamais existé », pour combattre la politique sanitaire d’Angela Merkel.

La crédulité humaine reste sans bornes, ce qui est dû en partie à notre besoin absolu de recevoir des réponses et à notre tendance innée à simplifier, dans un monde devenu, il est vrai, de plus en plus incompréhensible. De plus, le mensonge est souvent plus séduisant que la réalité car les menteurs possèdent le grand avantage de deviner par avance ce que le public désire entendre ou s’attend à entendre. Leur version manipulatrice a été préparée à l’attention du public1.

Les régimes totalitaires sont fondés sur la primauté du mensonge. Pour ces régimes, comme l’a écrit Alexandre Koyré, la vérité objective, une pour tous, n’a aucun sens et le seul critère de cette prétendue « vérité » est sa conformité à des intérêts politiques, financiers, nationaux, de classe ou raciaux etc…2. Les réseaux sociaux sont devenus les armes de guerre favorites de la Russie, de la Chine et de nombreuses autres démocraties illibérales3 pour tromper leurs citoyens, interférer dans les affaires du monde, et déstabiliser des Etats rivaux. Ces discours abusifs érodent la confiance si bien que chacun se replie dans sa solitude4.

Tout se passe aussi comme si une grande partie de l’opinion publique mettait de côté sa rationalité, un peu comme le fait involontairement un spectateur ou un lecteur lorsqu’il regarde ou lit.

Dans notre culture d’écran, toute image se donne pour être la réalité elle-même, alors qu’elle n’en est qu’une des facettes possibles.

Comme l’a écrit un auteur : « On a parfois l’impression que le réel ne résiste même plus au viol de la vérité. » Et j’ajouterais que la loyauté est devenue une valeur fragile, révocable au gré de ses propres convenances ou des changements de circonstances.

La présente livraison ambitionne de traiter du mensonge et de la loyauté dans les textes bibliques et d’examiner si ,et comment, ces enseignements peuvent être transposés dans le monde contemporain.

Le « mot du Président » insiste sur l’importance de la fidélité à nos convictions et de la loyauté aux autres pour avancer par ces temps de nouvelles secousses prévisibles et de houle qui se lève.

Gilbert Lederman a eu le privilège d’interroger pour nous le nouveau Président de la World Union for Progressive Judaism, Rabbi Sergio Bergman, qui est une personnalité passionnante, inspirante et visionnaire. Il fut ministre de l’environnement et du développement durable en Argentine jusqu’en 2019.

A l’aide d’un midrach qui commente la création de l’être humain, Rabbi Neiger nous interpelle de manière surprenante et subtile sur la vérité. Il nous rappelle que la vérité, émet, est une valeur cardinale du Judaïsme et qu’elle est référencée plus de cent fois dans la Bible et très souvent associée à la Héssed, à savoir la “compassion”, la “générosité gratuite”.

L’auteur de ces lignes propose une réflexion sur la différence entre une vérité et La vérité, ainsi que sur les différentes manières d’être fidèle.

La thématique du voyage d’Ulysse et d’Abraham retient cette fois l’attention de Luc Bourgeois dans le cadre d’une série de textes comparant les récits mythiques hébreux et grecs. L’auteur constate qu’il existe une fameuse différence entre le voyage de retour au bercail d’Ulysse, sans que rien n’ait vraiment changé, sans avoir vraiment rencontré l’autre, et le voyage d'Abraham qui part vers un inconnu, vers une altérité qu’il découvrira et l’obligera à changer. Ce peut être vu comme la différence entre une forme de fermeture, de repli sur soi et une ouverture. Et le contributeur de se demander avec perspicacité « Pourquoi ne pas considérer la circoncision comme allégorie de cette ouverture. »

La rencontre artistique de Pascale Leah Engelmann avec Sophie Levy membre de notre communauté, représente un véritable dévoilement. Cette dernière, en effet, est une personne polyvalente au parcours de vie aussi riche qu’étonnant. Sophie Levy s’inspire de la nature (écorces, eau, pierres,…) pour faire apparaître de nouveaux regards. Pour Sophie « La vérité est derrière, dessous ». Lorsqu’elle crée, le but recherché est, dit-elle, celui de la plénitude de l’instant vécu pleinement. Ne pas abîmer, blesser ce qui fut, et ne pas briser la fidélité à soi-même, semblent être les fils rouges de son existence.

Dans la rubrique « Envie de li(v)re » Isabelle Telerman analyse le livre Terres de promesse. L’auteur Joseph Pearce, un journaliste Belge néerlandophone explore dans cette chronique familiale la part cachée de son arbre généalogique. Les apparences de sa vie s’effondrent lors de la révélation brutale d’un secret de famille. A 14 ans il découvre en effet que son père se fait passer pour Anglais et catholique alors qu’il est né Juif et Allemand. Le narrateur va alors essayer de reconstituer ce puzzle familial d’ancêtres dispersés aux quatre coins de la planète. Vérité et fidélité sont au cœur de cet ouvrage.

Marc Brichaux présente un article sur l’écrivain et journaliste Yiddish Shalom Asch (1880-1957), qui fut un pionnier de la littérature Yiddish. S’il est nettement moins connu que Isaac Bashevis Singer, Asch fut l’un des plus grands écrivains Yiddish, réputé pour ses nouvelles et son roman-fleuve Avant le déluge. Son œuvre forme un lien entre le passé du shtetl et la modernité.

Enfin, nous sommes évidemment tous préoccupés par l’angoisse du lendemain. Des prédictions les plus antagonistes vont encore se bousculer. A vrai dire, à ce stade, personne ne sait. Toutefois, l’essentiel est de garder sa lucidité et de maintenir sa confiance dans de nouvelles perspectives, dans le sens de la Vie. Comme l’a écrit rabbi Sergio Bergman dans ces colonnes “Le Judaïsme nous enseigne à devenir des résilients et pas des survivants.”

Chanah tovah et que cette année 5781 porte nos espérances.

Alexandre (Ezra) Piraux

1 Arendt, A. Du mensonge à la violence, Calmann-Levy 2014.

2 Koyré, A., Réflexions sur le mensonge, 1943 in Le mensonge Dictionnaire sans fin, L’Herne, 2019.

3 Cfr The New York Times 7-8 septembre 2019 au sujet de cet usage politique des réseaux par l’Egypte, les Emirats et l’Arabie Saoudite pour déstabiliser d’autres Etats.

4 Horvilleur, D., Comprendre le monde, Bayard 2020.